Coupoles Allocution d’accueil par M. Nicolas GRIMAL Secrétaire perpétuel de l’Académie
Monsieur le Chancelier de l’Institut de France,
Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie française,
Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences,
Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques,
Madame et Monsieur les Secrétaires perpétuels honoraires,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Monseigneur,
Monsieur le Général,
Mesdames les directeurs de grands établissements,
Madame et Monsieur les fondateurs,
Chers Confrères, chères Consœurs,
Chers collègues,
Mesdames, Messieurs,
Nous sommes le 6 décembre 1912, dans la vaste plaine où s’étend le site de Tell el-Amarna, à mi-chemin entre le Caire et la Thébaïde, face à l’antique Hermopolis Magna. Des origines à nos jours, cette région centrale de la vallée égyptienne du Nil a toujours été un foyer intellectuel et religieux très actif. C’est sans doute la raison pour laquelle Amenhotep IV-Akhenaton, au milieu du XIVe siècle av. J.-C., décida d’y installer sa capitale, qu’il baptisa « l’Horizon d’Aton », loin des grands sanctuaires dynastiques, dont il tentait de s’affranchir en instaurant une théologie d’ampleur universelle, celle du disque solaire, Aton, directement présent et visible dans le ciel par tous.
Ce bouleversement politique et religieux ne survécut guère à son fondateur, et le site fut rapidement abandonné, ses édifices démantelés, et le tout livré aux vents du désert. Cette damnatio memoriae condamnait ses monuments au silence éternel ; mais ce manteau d’oubli les a également protégés de la curiosité des hommes. Du moins jusqu’à ce que les savants de l’expédition d’Égypte en établissent un premier relevé général, suivis, au milieu du XIXe siècle, par l’équipe de l’allemand Karl Lepsius, puis, de 1891 à 1907, par les Britanniques Petrie et de Garis Davies.
C’était l’époque de l’entente cordiale et le Royaume Uni venait de confirmer à la France la direction du service des Antiquités de l’Égypte, au grand dam des Allemands, qui obtinrent en 1907, sous la direction de Ludwig Borchardt, la création d’un institut archéologique permanent, basé au Caire. C’est dans ce contexte que ce dernier arrache la permission, la même année, d’entreprendre des fouilles à Amarna, fouilles financées par la Deutsche Orient Gesellschaft. Elles dureront jusqu’à la déclaration de guerre en 1914. Dans ce climat d’affrontement politique, essentiellement entre la France et l’Allemagne, l’équipe de Ludwig Borchardt fouille l’atelier royal du sculpteur Thoutmosis et découvre, en ce 6 décembre 1912, un modèle d’artiste particulièrement spectaculaire, qui reste, aujourd’hui encore, le portrait le plus abouti de la reine Néfertiti.
La qualité de cette œuvre est telle que lorsqu’elle fut connue, quelques années plus tard, le bruit courut immédiatement que c’était un faux habile. Or, il se trouve que le jour même de sa découverte — le dieu des archéologues étant coutumier de ces petits miracles — Johann Georg Pius Karl Leopold Maria Januarius Anacletus, Prinz von Sachsen, en bref Jean-Georges de Saxe, était en visite sur le site. Grand voyageur et collectionneur, entre autres d’antiquités égyptiennes, il est aussi passionné de photographie. Il ne manque donc pas d’immortaliser cette découverte, appelée à faire couler beaucoup d’encre, confirmant ainsi dès le jour même de la découverte son authenticité, tout comme le feront les analyses effectuées bien plus tard, dans les années 2000.
La réglementation du Service des Antiquités de l’Égypte autorisait alors le partage des œuvres découvertes, du moins tant qu’elles n’étaient pas uniques. Le partage eut donc lieu en 1913 ; mais la tête en question ne figurait pas dans la liste remise aux autorités égyptiennes que représentait alors l’égyptologue français Gustave Lefebvre. On saura plus tard que, grossièrement plâtrée, elle avait été glissée au milieu d’échantillons pour analyse réputés sans valeurs. Elle partit donc en tant que telle pour Berlin. L’Égypte ne le pardonnera jamais.
Quoi qu’il en soit, le buste est remis, dès son arrivée à Berlin à Henry James Simon, un homme d’affaires millionnaire, membre éminent de la communauté israélite berlinoise et grand mécène de la Deutsche Orient Gesellschaft, qui avait financé les fouilles d’Amarna. Il le met immédiatement au Musée de Berlin, qui ne le fait entrer officiellement dans ses collections qu’après la fin de la Grande guerre, en 1920. Il est, enfin, exposé au Neues Museum en 1924.
Commence alors une longue kyrielle de récriminations, de marchandages, de menaces diverses et de tractations plus ou moins diplomatiques pour assurer le retour de Néfertiti sur les bords du Nil. L’affaire est aujourd’hui encore loin d’être terminée, d’autant plus que le parti nationaliste allemand a récupéré rapidement la polémique à son propre compte. En 1933, Adolf Hitler, tout juste nommé chancelier par Paul von Hindenburg, tombe sous le charme de cette statue aux traits pourtant si peu aryens. Il décide de lui consacrer un musée et d’en faire le symbole de l’identité nationale allemande retrouvée.
Mais le détournement de l’œuvre — puisque c’est ce qui nous retient — ne s’arrêtera pas là. De cachette en cachette, le chef d’œuvre échappe aux aléas de la seconde guerre mondiale pour se retrouver finalement, après un ultime séjour dans une mine de sel désaffectée, en 1956, au musée de Dahlem, en secteur américain.
Une autre empoignade commence alors, cette fois entre Allemands de l’Ouest et de l’Est, ces derniers demandant son retour au Neues Museum, à Berlin Est donc. En 1967, le buste est exposé, de façon transitoire, avec l’ensemble des collections amarniennes regroupées à Charlottenburg par le conservateur en chef Dietrich Wildung, qui réalise ainsi la première grande exposition du riche fond amarnien berlinois.
En 2009, le buste rejoint son lieu actuel d’exposition, le Neues Museum, rénové, au milieu de l’ensemble des musées de Bode-Insel, 20 ans après la chute du Mur et la réunification des musées berlinois.
Ces pérégrinations n’ont en rien diminué les réappropriations idéologiques de l’œuvre : Néfertiti a été revendiquée par les uns et les autres comme symbole de l’identité nationale — montrant ainsi une continuité d’autant plus remarquable qu’elle va à contre-courant de l’évolution politique du pays. Après avoir été le symbole de la renaissance du Reich, puis de l’unité nationale, elle va subir encore un détournement, à l’occasion des élections locales de 1990 qui suivent la chute du mur. Cette fois, elle est récupérée par le parti des Verts — die Grünen —, qui la prennent comme symbole d’un environnement culturel cosmopolite et multiculturel avec le slogan « Starke Frauen für Berlin (Des femmes fortes pour Berlin) ! ».
Si le sculpteur Thoutmosis avait su !
Les sources historiques égyptiennes concernant la vraie Nefertiti sont d’autant plus discrètes qu’elle a subi la même damnatio memoriae que la nouvelle capitale et tous les membres de la famille royale. Il n’y a donc d’autres fondements à ce long détournement que la beauté de l’œuvre et sa notoriété, en un mot sa visibilité, et ce quel que soit celui des trois détournements successifs envisagés. Le premier n’est d’ailleurs pas le moins surprenant, puisque c’est Adolf Hitler, celui qui reste aujourd’hui encore le plus grand exterminateur de la nation juive, qui choisit de faire de ce buste, qui lui parvient grâce à deux membres parmi les plus fortunés de la communauté israélite de Berlin, et dont les traits n’ont rien d’aryen, le symbole de sa vision politique et ethnique.
Le deuxième détournement n’est pas moins surprenant, puisque ledit symbole est revendiqué au nom de l’identité germanique. Quant à Berlin assimilée au féminisme écologique et personnifiée par une reine égyptienne du milieu du 2e millénaire av. J.-C., disons, pour faire court, que Néfertiti en eût été la première surprise !
Nous sommes ainsi dans le sens premier du détournement, comme le définit l’excellent dictionnaire de l’Académie française : « Action de détourner quelque chose, d’en modifier la direction, le trajet ; résultat de cette action. Le détournement d’un cours d’eau. Un itinéraire de détournement pour un convoi de chemin de fer, pour la circulation routière. »
Ce détournement particulier met clairement en lumière l’absence de lien historique, social, voire philosophique entre son objet et le résultat ainsi obtenu. Il est donc, en quelque sorte, une négation de l’histoire, rejoignant ainsi une tendance, hélas que trop actuelle !
Si la définition ainsi fournie du sens premier ne s’interroge pas sur la valeur éthique du terme, il n’en va pas de même de ses champs d’application, qui se résument tous, selon ce même dictionnaire, au « fait de soustraire illégitimement quelque chose à sa destination ».
Ces dernières années ont vu émerger un courant que nous n’aurions pas supposé envisageable lorsque nous-mêmes, nous poursuivions nos études, apprenant à enrichir notre connaissance du passé pour nous l’approprier avec respect et le protéger. Cette terrible extension du négationnisme progresse d’autant plus rapidement, hélas ! qu’elle tire principalement sa force de l’ignorance et, justement, du détournement.
Trois d’entre nous ont bien voulu illustrer pour vous notre propos en présentant chacun une facette différente, au moins dans le temps, de ce mécanisme, de ses intentions et de ses conséquences.
Notre Confrère Philippe Hoffmann, helléniste, spécialiste de la philosophie et de la théologie de l’Antiquité tardive, nous décrira dans quelques instants le chemin complexe, de détournements en contresens successifs, qui a transformé l’enseignement platonicien, socle de la philosophie classique, en un dogme totalitaire. Mais, autant la curieuse métamorphose de Néfertiti n’avait guère de rapport avec le personnage historique, autant la réflexion philosophique à laquelle nous invite Philippe Hoffmann est plus inquiétante, dans la mesure où elle met en évidence le danger des interprétations successives, qui se transforment rapidement en contre-vérités.
Notre Consœur Cécile Morisson est connue surtout comme byzantiniste et numismate ; elle est aussi spécialiste des croisades. C’est à travers cet angle particulier qu’elle a choisi de traiter le thème du détournement, en nous conduisant dans les chemins quelque peu tortueux de la quatrième croisade, partie de Venise en 1202. Comment, en effet, une expédition destinée à libérer les lieux Saints, a-t-elle tourné au massacre et à la prise de deux cités essentiellement chrétiennes, Zara, puis Constantinople ? Je m’en voudrais de déflorer le sujet…
Nous resterons dans le monde des croisades avec le discours de notre Confrère Jean-Michel Mouton, arabisant, spécialiste de l’histoire politique et sociale de la Syrie et de l’Égypte médiévales ; archéologue, papyrologue, il est, lui aussi, spécialiste de l’histoire des croisades. Il va, à son tour, nous entraîner dans des méandres tortueux, ceux que suivent les princes musulmans conquérants contemporains des croisades, du XIIe et du XIIIe siècles donc, pour asseoir et légitimer des pouvoirs le plus souvent peu légitimes.
Mais je n’ai que trop parlé. Il est temps pour moi de laisser la place à ma Consœur et à mes Confrères.