Fouilles archéologiques Mission Albalat (Espagne) dirigée par Sophie Gilotte
Le site d’Albalat, sur les bords du Tage en Espagne, est au cœur d’une vaste enquête archéologique qui cherche à interroger un espace longtemps resté en marge de l’historiographie médiévale. Ce petit bourg fortifié, hautement stratégique car contrôlant un gué qui permettait de traverser le fleuve, offre un éclairage sur le quotidien d’une zone devenue frontalière avec les royaumes chrétiens dès la fin du XIe siècle. Les fouilles menées depuis 2009 sur environ 15% de l’aire intra-muros ont révélé que son occupation stable s’interrompit brutalement au milieu du XIIe siècle, lorsque le lieu fut incendié et rapidement ruiné à la suite d’une attaque qui s’inscrit dans un contexte de pression militaire croissante sur les territoires d’al-Andalus.
Les résultats des interventions récentes ont nuancé, voire renouvelé, nos connaissances sur cet établissement sans pour autant remettre en cause les acquis des campagnes antérieures. Des sondages profonds ont permis d’esquisser la séquence complète de son occupation : outre une phase de l’Âge du Bronze qui semble avoir précédé l’installation islamique mais qui, à ce jour, ne transparait qu’au travers de mobiliers résiduels, ils montrent que les premiers aménagements médiévaux (structures en creux : silos, fosses, fossé, foyer excavé) prirent place sur les niveaux argileux de la plateforme fluviale. L’urbanisation massive du lieu, marquée par la création de rues et d’îlots, s’effectua dans un second temps et pourrait correspondre à une phase plus tardive que celle initialement envisagée (Xe s. ?), une hypothèse que devront confirmer les études des assemblages céramiques. La construction de puisards a certainement accompagné cette organisation urbaine et témoigne d’une planification de l’espace et de la gestion des eaux usées. La numismatique atteste une activité économique dynamique durant la courte période almoravide, et ce malgré la proximité de la frontière. Cette vitalité contraste avec les indices d’une réoccupation éparse et légère sur les décombres qui prend place dans la seconde moitié du XIIe siècle, alors que la trame urbaine avait déjà disparu. D’autres trouvailles, telles qu’une troisième pièce d’échecs, des remplois architectoniques (chapiteau, colonne en marbre), de nouvelles inscriptions arabes ou encore un sceau matrice pour estampiller de grandes jarres, contribuent à souligner la grande richesse et singularité de ce site.
Il convient aussi de souligner que la mise en valeur des vestiges, actuellement en cours en vue d’une ouverture au public, ne met pas un point final mais constitue une étape de ce programme de recherche au long cours. La poursuite des principaux axes développés jusqu’à présent s’impose, car ils s’attachent à la restitution des conditions environnementales, à la gestion et à l’utilisation des ressources naturelles ainsi qu’aux capacités productives et commerciales de ses habitants. Plus largement, ces travaux explorent les pratiques agricoles et domestiques ainsi que l’impact de la guerre sur l’économie locale au travers de l’étude des restes céramiques, fauniques et bioarchéologiques ; de nouvelles approches seront explorées pour approfondir ces volets, notamment via la biologie moléculaire (potentiels restes d’ADN dans les puisards), les analyses palynologiques ou encore les analyses isotopiques sur la question de la gestion du cheptel ovin.
Ce projet, rendu possible grâce au soutien conjoint d’institutions françaises et espagnoles, publiques comme privées, repose sur la participation de volontaires venus se former – principalement des étudiants – ainsi que de chercheurs et de doctorants constituant un vaste réseau international et interdisciplinaire.
Le site a été déclaré en 2014 Bien de Interés Cultural à la lumière des premiers résultats.
Sophie Gilotte, chargée de recherche au CNRS (UMR 5648, Ciham)
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Légendes des figures (Projet Albalat) :
◊ Figure 1. Vue partielle des vestiges mis au jour dans l’aire intra-muros.
◊ Figure 2. Sondage en cours visant à documenter les phases antérieures au milieu du XIIe siècle.
◊ Figure 3. Plat (ataifor) à décor zoomorphe en cuerda seca totale, restauré par A. Llamas Herero.
◊ Figure 4. Dinar almoravide frappé à Murcie en 512H/1118-1119. Il porte à douze le nombre de dinars de cette dynastie trouvés sur le site.
◊ Figure 5. Interventions de consolidation du mobilier céramique découvert in situ avant son extraction par des étudiantes de l’ESCRBC de Madrid.
Pour en savoir plus :
Catalogue d’exposition
◊ S. Gilotte et Y. Cáceres Gutiérrez éd., 2017, Al-Balāṭ. Vida y guerra en la frontera de al-Andalus, Cáceres, Diputación de Cáceres-Junta de Extremadura.
◊ Thesaurus Albalat. Lien permanent : thesaurus.mom.fr/?idt=th76
Choix d’articles les plus récents
◊ S. Gilotte, Y. Caceres Gutiérrez, « Beyond the palaces: about Material Culture in the Almoravid Era », Arts 14/ 26, 2025. https://doi.org/10.3390/arts14020026.
◊ C. Boschetti, J. De Juan, S. Gilotte, C. Guerrot, N. Schibille, « Evidence of glass bead making in the early Islamic Iberian Peninsula”, Archaeometry, 2024. https://doi org.inshs.bib.cnrs.fr/10.1111/arcm.13034.
◊ S. Gilotte, Y. Cáceres Gutiérrez, « Las pesas de red cerámicas del siglo XII de Albalat (Cáceres): una evidencia de prácticas haliéuticas », in XIII Congreso Internacional sobre Cerámica Medieval y Moderna en el Mediterráneo (AIECM3), A. García Porras, M. Busto Zapico, L. Martín Ramos et M. José Peregrina Sánchez éd. , Madrid, La Ergástula, 2024, p. 147-150.
◊ S. Gilotte, P. De Keukelaere, M. Ruiz Alonso, S. Rovira Llorens, « Los herreros de Albalat (s. XII): aproximación a las actividades metalúrgicas a la luz de los testimonios arqueológicos », in Terra, Pedras, Cacos do Garb al-Andalus, Grupo CIGA dir. (Trabalhos de Arqueologia, 57), Lisbonne, Instituto português do Património cultural, 2024, p. 121-135 ⟨halshs-03502362⟩ https://shs.hal.science/halshs-03502362/file/TA57%E2%80%94%2306.pdf.
◊ A. Labarta, S. Gilotte, B. Freitas Sanmartín, I. Montero-Ruiz, Ó. García Vuelta, « Collar de época almorávide hallado en Albalat », Revista de Estudios extremeños XXVII/3, 2023, p. 1183-1224, https://shs.hal.science/halshs-03912493v1/document.
◊ J. Ros, S. Gilotte, N. Losilla, Th. Pastor, « Dieta vegetal en al-Andalus: el aporte del estudio de dos pozos Negros en Albalat (Extremadura) », in Actas del VII Congreso de Arqueología Medieval (España-Portugal), S. Gómez, Á. Hervás et M. Melero éd., Ciudad Real, Asociación española de Arqueología medieval, 2024, p. 215-222.




