Fouilles archéologiques Mission préhistorique franco-gabonaise dirigée par Geoffroy de Saulieu
Depuis 2024, la Mission préhistorique franco-gabonaise est cofinancée par le ministère français des Affaires étrangères et éuropéennes. Sa mise en œuvre est menée chaque année dans le cadre de l’École de terrain en Écologie tropicale (ECOTROP), coordonnée par l’Université des Sciences et Techniques de Masuku (USTM) et l’Agence nationale des Parcs nationaux du Gabon (ANPN), avec l’autorisation de recherche délivrée par le Centre national de la Recherche scientifique et technologique (CENAREST), permettant ainsi de former des dizaines d’étudiants gabonais.
Introduction
La Mission préhistorique franco-gabonaise « Des occupations humaines sous la canopée depuis 20 000 ans à Lastoursville au Gabon. (2024-2028) » a pour but le développement des recherches préhistoriques dans les cavités de la région de Lastoursville au Gabon et plus particulièrement dans l’abri sous roche de Youmbidi à Limbenga. Lastoursville se trouve au Gabon dans la province de l’Ogooué-Lolo, centrée sur le haut bassin du fleuve Ogooué (fig. 1A). Cette région se caractérise par une géologie de l’ère Paléoprotérozoïque constituée partiellement de dolomie, une roche carbonatée favorable à la formation de cavités et de conduits grâce à la circulation des eaux souterraines (fig. 1B). Une situation exceptionnelle en Afrique centrale plutôt dominée par le craton cristallin archéen. L’existence de dolomies dans la région de Lastoursville, exploitée par la société ERAMET, a donné lieu à des campagnes de recensement des cavités coordonnées par Richard Oslisly, inscrites sur la liste complémentaire de l’UNESCO depuis 2005 (https://whc.unesco.org/fr/listesindicatives/6587/). Fort de l’expérience de l’archéologie amazonienne démontrant le dynamisme des sociétés préhistoriques intertropicales, les recherches menées par la Mission préhistorique franco-gabonaise visent d’abord à comprendre la relation entre les populations qui y ont vécu et leur environnement forestier dès la fin du Pléistocène à travers une approche pluridisciplinaire qui combine paléoenvironnements, archéobotanique, carpologie, archéozoologie, analyses technoculturelles, ADN environnemental et analyse d’ADN humain ancien. Les innovations techniques ont souvent été perçues comme tardives ou exogènes en contexte équatorial africain. Mais la complexité de son histoire connait aujourd’hui de nouveaux développements (R. Oslisly et al., 2013 ; G. Saulieu, D. Sebag et R. Oslisly, 2018 ; G. Saulieu et al., 2021). En outre, l’une des questions scientifiques les plus lancinante est d’identifier les populations antérieures à 3000 BP (date supposée d’arrivée des locuteurs bantous) afin de cerner : 1) leur (dis-)continuité avec les cultures du Pléistocène ; 2) leur mode de vie et tendances culturelles ; 3) leur évolution durant l’Holocène.
Un ensemble de cavités
Parmi la cinquantaine de cavités actuellement répertoriées dans la région de Lastoursville, trois ont particulièrement retenu notre attention : Pahon, Ngongourouma et Youmbidi.
La très grande grotte de Pahon possède non seulement une stratigraphie exceptionnelle reconnues depuis les années 1990, riche en artefacts archéologiques (M-J. Angué Zogo et al., 2025), mais également des dépôts de guano de chauve-souris en cours d’analyse par Yannick Garcin (IRD, CEREGE), permettant de coupler archéologie et paléoenvironnements.
La grotte de Ngongourouma, quant à elle, conserve des dépôts d’ossements de chauve-souris témoignant probablement de chasses. Un échantillonnage de la stratigraphie pour des datations et des analyses archéobotaniques sont également en cours.
Enfin, l’abri sous roche de Youmbidi, long de 40 m et profond de 25 m, a démontré l’intérêt de son remplissage depuis 2019 et constitue l’objet principal d’étude de la Mission (M-J. Angue Zogo et al., 2022). Il se situe à l’aplomb de la falaise sud de l’aéroport sur la commune de Lastoursville, à proximité du village de Limbenga. Avec un remplissage archéologique d’environ 2 m d’épaisseur dont les dates s’échelonnent depuis 24.000 ans, mais surtout de 12.000 à 1.000c BP (fig. 2), le site de Youmbidi couvre l’intégralité de l’Holocène ancien jusqu’aux niveaux très récents, ce qui est exceptionnel pour la région. Depuis la mission préliminaire de 2019, les fouilles n’ont cessé de s’étendre passant de 3 m2 au départ, à 28,5 m2 aujourd’hui (fig. 3A-B). Elles permettent également de développer des méthodes d’étude
Des résultats en cours mais déjà novateurs
Les outils préhistoriques sont réalisés majoritairement sur jaspe mais également sur quartz et sur dolomie. Pour l’instant, plus de 4000 pièces ont été étudiées en détail provenant des quatre couches supérieures datées entre 3 470 et 970 cal. BP. Cette étude fait l’objet de la thèse de doctorat de Marie Josée Angue Zogo. De manière générale les industries de l’Holocène de Youmbidi comme d’Afrique centrale atlantique témoignent d’une faible standardisation et de l’absence de retouche (fig. 4). Toutefois quelques artefacts se distinguent comme des nucléus discoïdes (fig. 5A) et quelques éclats laminaires, ainsi qu’une pointe rappelant la méthode levallois (fig. 5B). Les traces d’usure, très visibles sur certaines pièces pourront à l’avenir faire l’objet d’études tracéologiques spécifiques. Si les assemblages lithiques holocène consistent majoritairement en une production simple d’éclats, des dépôts antérieurs à 12 000 ans (mais encore très mal datés) conservent un matériel lithique très différent (fig. 6). Une dent humaine datée de 6000 ans est actuellement en cours d’analyse (fig. 7). Les vestiges archéozoologiques restent encore à étudier, mais ils suggèrent déjà une chasse pragmatique d’animaux moyens ou petits allant du buffle nain de forêt (fig. 8) et divers primates, aux chauves-souris, porc-épic, tortues et même aux serpents. On note de nombreux restes d’escargots terrestres géants et quelques fragments de carapaces de crabes.
novatrices ou expérimentales, que ce soit les tentatives d’extraction d’ADN humains des restes osseux et des sédiments (Diyendo Massilani, Yale School of Medicine), l’étude de l’ADN environnemental (Cédric Mariac, IRD) ou la reconstitution du climat grâce à des proxies isotopiques obtenus dans les couches sédimentaires sur des graines minéralisées (Yannick Garcin, IRD).
Les données archéobotaniques produites par Louis Champion (IRD) sont très évocatrices. Ces dernières, issues des sites de Youmbidi et de Ngongourouma, mettent en évidence l’importance ancienne de l’arboriculture en Afrique centrale, des millénaires avant les dates généralement admises de l’agriculture en Afrique centrale atour de 2700 av. le présent. À Youmbidi, l’abondance des macrorestes d’élémier Canarium schweinfurthii (fig. 9) et la tendance à l’amincissement progressif de leur endocarpe observé depuis 6500 ans suggèrent une gestion sélective de l’espèce. Cette sélection aurait pu favoriser des amandes plus grosses, ce qui pourrait correspondre à un début de domestication. À Ngongourouma, les restes de noix de palmier à huile Elaeis guineensis et de Canarium schweinfurthii confirment cette exploitation arboricole dès 6 000 ans. Ces observations trouvent des parallèles dans d’autres régions, comme à Bosumpra au Ghana (S. E. Oas et al., 2015, D. J. Watson, 2017), où l’exploitation des noix de Canarium schweinfurthii et du palmier à huile s’inscrit dans une gestion agroforestière précoce, ou encore à Shum Laka (Lavachery, 2001) au Cameroun, où l’intensification de la récolte du Canarium schweinfurthii à partir de 2500-2000 av. notre ère témoigne du rôle central de l’arboriculture dans les systèmes de subsistance. L’ensemble de ces données souligne que la gestion et l’entretien des arbres fruitiers constituent une composante ancienne et fondamentale des économies tropicales africaines.
Cette émergence de pratiques agricoles dès le VIIe millénaire doit sans doute être rapprochée d’un certain nombre d’autres faits. La grotte de Pahon a fourni dans une couche datée d’environ 6000 ans, une hache en pierre polie (M-J. Angue Zogo et al., 2025). Par ailleurs, si le matériel céramique de Youmbidi est peu fourni, il est toutefois très divers avec quatre groupes différents (A, B, C et D) pour seulement 110 tessons répartis dans les couches 1 à 10. Si le groupe C est antérieur a plus de 3000 ans, un tesson (groupe D) a été découvert dans une couche datée de 6500 ans.
Rendre à César…
Il s’agit de l’une des très rares fouilles programmées en grotte d’Afrique centrale car la forêt tropicale qui la recouvre a longtemps été considérée comme impropre aux développements humains anciens. Toutefois les résultats préliminaires montrent des processus d’innovation en cours dès le milieu de l’Holocène (et probablement avant) comme l’émergence d’une forme d’agriculture précoce, accompagnée de la céramique et du polissage de la pierre. Ces nouveaux résultats illustrent une nouvelle fois l’importance des régions intertropicales dans l’histoire du monde. Ignorée par une historiographie saturée de paysages méditerranéens, chaque coup de truelle sous la canopée révèle un peu plus l’originalité des développement sociotechniques intertropicaux et leur capacité d’innovation, aussi anciennes et dynamiques qu’ailleurs dans le monde.
- Figure 1-A
- Figure 2
- Figure 3-B
- Figure 5-A
- Figure 6
- Figure 8
- Figure 1-B
- Figure 3-A
- Figure 4
- Figure 5-B
- Figure 7
- Figure 9
Légendes des figures
◊ Figure. 1A : La région de Lastoursville où se situe l’abri sous roche de Youmbidi se trouve dans l’Ogooué-Lolo à l’est du Gabon (carte de Yannick Garcin).
◊ Figure. 1B : La présence de dolomie, une roche carbonatée, dans la région de Lastoursville explique la présence de nombreuses cavités dans cette partie de l’Afrique centrale (photographie de Victor Ammann 2024).
◊ Figure. 2 : La stratigraphie de l’abri sous roche de Youmbidi conserve des traces d’occupations humaines depuis plus de 20 000 ans, mais surtout de 12 500 à 1100 avant le présent (dessin de Yannick Garcin).
◊ Figure. 3A : La fouille atteint en 2025 plus de 25 m2.
◊ Figure. 3B : Panorama du décapage centrale (photographie de Yannick Garcin 2024).
◊ Figure. 4 : Exemple de matériel lithique découvert en fouille (planche et photographie de Marie José Angue Zogo, 2023).
◊ Figure. 5A : Nucléus discoïde en jaspe (photographie de Yannick Garcin 2024).
◊ Figure. 5B : Pointe en jaspe (photographie de Geoffroy de Saulieu 2025).
◊ Figure. 6 : Macro outil sur galet provenant des couches pré holocènes de Youmbidi (dessin et analyse d’Isis Mesfin, 2022).
◊ Figure. 7 : Dent humaine de 6000 ans découverte en 2024 (photographie de Victor Ammann 2024).
◊ Figure. 8 : Fragment de mandibule d’un jeune buffle nain de forêt (photographie de Geoffroy de Saulieu 2023).
◊ Figure. 9 : Noyaux carbonisés d’élémier africain (Canarium schweinfurthii), un fruit collecté et consommé par l’homme au moins depuis le début de l’Holocène (photographie de Geoffroy de Saulieu 2023).
Orientations bibliographiques
◊ M.-J. Angue Zogo , G. De Saulieu , I. Mesfin, R. Oslisly, « La grotte de Youmbidi, Ogooué-Lolo, Gabon : un nouveau terrain pour l’étude pluridisciplinaire du Later Stone Age en Afrique centrale atlantique », Nyame Akuma 98, 2022, p. 29-37.
◊ M-J. Angue Zogo, I. Mesfin, G. de Saulieu, W. Van Neer, E. Cornelissen, D. Pleurdeau, R. Oslisly, « Pahon Cave, Gabon : New insights into the Later Stone Age in the African rainforest », PLoS One 20/12, 2025, e0336405. https://doi. org/10.1371/journal.pone.0336405
◊ P. Lavachery, « The Holocene archaeological sequence of Shum Laka rock shelter (Grassfields, western Cameroon) », African archaeological Review 18, 2001, p. 213–247.
◊ S. E. Oas, A. C. D’Andrea, D. J. Watson, « 10,000 year history of plant use at Bosumpra Cave, Ghana », Vegetation History and Archaeobotany 24, 2015, p. 635-653.
◊ R. Oslisly, L. White, I. Bentaleb, C. Favier, M. Fontugne, J.-F. Gillet, D. Sebag, « Climatic and cultural changes in the west Congo Basin forests over the past 5000 years », Philosophical Transactions of the Royal Society B 368, 2013, 1625, 20120304, doi:10.1098/rstb.2012.0304.
◊ G. de Saulieu, Y. Garcin, D. Sebag, P. R. N. Nlend, D. Zeitlyn, P. Deschamps, G. Ménot, P. D. Di Carlo, R. Oslisly, « Archaeological Evidence for Population Rise and Collapse between ~2500 and ~500 cal. yr BP in Western Central Africa », Afrique : Archéologie & Arts 11/32, 2021. https://doi.org/10.4000/aaa.3029
◊ G. de Saulieu, D. Sebag, R. Oslisly, « Vers une écologie historique de la forêt d’Afrique centrale », Les Nouvelles de l’Archéologie 152, 2018, p. 24-28, https://doi.org/10.4000/nda.4191
◊ D. J. Watson, « Bosumpra revisited: 12,500 years on the Kwahu Plateau, Ghana, as viewed from ‘On top of the hill’ », Azania, Archaeological Research in Africa 52/4, 2017, p. 437-517.
Contacts
◊ Geoffroy de Saulieu ; IRD & ANPN, geoffroy.desaulieu@ird.fr
◊ Richard Oslisly, IRD & ANPN, richard.oslisly@ird.fr
◊ Jean-Louis Boussougou, UOB, boussougoujlouis@yahoo.fr
◊ Marie-Josée Angue Zogo, MNHN, marie-josee.anguezogo@ird.fr
◊ Louis Champion, IRD, louis.champion@ird.fr
◊ Cédric Mariac, IRD, cedric.mariac@ird.fr
◊ Yannick Garcin, IRD, garcin@cerege.fr
◊ Diyendo Massilani, Yale School of Medicine, diyendo.massilani@yale.edu
◊ Everared Maël Tsinga, ANPN, everaredtsinga@gmail.com
◊ Drile Arnauld Mamfoumbi Mafoumbi, ANPN, mamfoumbidrile.a@gmail.com











