Fouilles archéologiques Projet « San Isidro / Froward, Archéologie de la côte sud-est de la péninsule de Brunswick (Patagonie australe) », au Chili, dirigé par Mme Marianne Christensen
Présentation
La mission archéologique de Patagonie et Terre de Feu, relève d’une longue tradition de recherches françaises sur les chasseurs-cueilleurs de l’extrémité australe du continent sud-américain. Succédant aux recherches ethnographiques, les missions archéologiques se sont relayées dans la région presque en continu depuis 1950 jusqu’à aujourd’hui (à l’exception de la décennie des années 70), d’abord sous la direction de J. Emperaire (CNRS), puis d’A. Laming-Emperaire (dir. d’étude à L’EPHE) à partir de 1958, D. Legoupil (CNRS) à partir de 1980, et enfin Marianne Christensen (Prof. Univ. Paris 1 Panthéon-Sorbonne), depuis 2017.
Ces travaux ont permis de jeter les bases de nos connaissances sur l’adaptation maritime, durant près de 7000 ans, le long du littoral côtier des mers intérieures et des canaux de cette vaste zone qui s’étend sur près de 1700 kms le long de la façade pacifique du Chili, depuis l’île de Chiloé au nord, jusqu’au Cap Horn au sud.
Depuis quelques années, l’intérêt de la communauté archéologique s’est porté sur la période tardive (les deux dernières millénaires) et, plus particulièrement, sur la période de contact entre chasseurs marins et navigateurs européens.
La partie occidentale du détroit de Magellan, lieu de rencontre privilégié où les navigateurs s’approvisionnaient en eau et en bois avant la sortie l’océan Pacifique avait été jusqu’alors curieusement absente des recherches archéologiques. Pourtant les informations ethnographiques provenant des navigateurs de toutes nationalité, et notamment français, y étaient nombreuses (La Guilbaudière et Duplessis à la fin du XVIIème s., Bougainville au XVIIIème s.). C’est la zone qui a été choisie ces dernières années par la mission française pour un nouveau programme de recherches archéologiques. Le but était de mesurer l’impact des navigateurs sur la technologie et sur l’économie des groupes « canoeros » (en canot) de cette région ; d’étudier les relations et les voies de mobilité entre les différents canoeros du centre et de l’ouest du détroit ; et enfin d’observer les spécialités économiques des différentes occupations en fonction des variations de l’environnement au fil des millénaires et/ou des saisons.
Après prospection, la fouille de deux sites tardifs a été entreprise : le site de Batchelor dans la partie occidentale du détroit de Magellan, entre 2019 et 2020 ; et plus récemment le site de San Isidro dans la partie centrale du détroit (en cours de fouille)
Le site de Batchelor
Batchelor est situé sur une étroite terrasse marine dans l’embouchure d’une grande rivière se déversant dans le détroit de Magellan. Deux phases d’occupations se sont succédé dans ce petit espace d’une vingtaine de m2. La plus ancienne était datée de 1555 ± 30 BP (UCIAMS-145352 / ULA-4747). L’occupation supérieure, la plus riche, a été datée de 280 ± 30 BP (UCIAMS-145352 / ULA-4747), soit en date calibrée entre 1498 et 1795 AD, ce qu’a confirmé et précisé la découverte de deux macuquiñas (pièces de monnaies espagnoles en argent) datées de 1689 et 1692. Celles-ci provenaient vraisemblablement du « trésor » de flibustiers français de retour de la côte pacifique sud-américaine, naufragés dans le détroit de Magellan en 1694. Ils reçurent alors l’aide précieuse des nomades marins de la zone pour se réfugier dans l’embouchure du Rio Batchelor et reconstruire en dix mois une embarcation avec laquelle ils regagnèrent Cayenne. Sur le plan économique, Batchelor témoigne de l’importance de la chasse aux oiseaux (cormorans, anatidés) et aux mammifères marins (otaridés, et très secondairement delphinidés) ; mais il se caractérise aussi par un grand nombre de loutres, manifestement abondantes dans cette rivière. Quant à l’équipement, il était marqué par la richesse des vestiges en os (en particulier des pointes en os de cétacé) et en obsidienne verte (en particulier des pointes à pédoncule). Cette obsidienne typique des sites de la mer d’Otway et d’une partie du détroit de Magellan est un marqueur culturel fort, aussi bien sur le plan chronologique que géographique, et sera l’objet d’un prochain projet d’étude.
Le site de San Isidro
En 2024, une prospection a été effectuée, entre le phare de San Isidro et le dangereux cap Froward qui marque l’extrémité du continent sud-américain. Parmi la dizaine de sites identifiés, un vaste campement situé dans la baie de San Isidro, au pied du phare, a été choisi pour une nouvelle fouille entamée en janvier- février 2025 et qui s’est poursuivie en janvier-février 2026.
Sa première occupation a été datée de 1000 ± 20 BP (UCIAMS# 292397) et la couche supérieure est en cours de datation. L’ensemble du site se caractérise par une importante chasse aux manchots de Magellan (Spheniscus magellanicus), et plus secondairement aux albatros. Cette spécialité très marquée laisse augurer une modification de l’environnement proche au cours du dernier millénaire, peut-être en raison des variations du niveau de la mer qui aurait pu permettre autrefois l’insularisation de la petite péninsule sur laquelle repose le phare, ou encore de l’impact des européens, ce phare, le plus austral du continent, étant occupé depuis plus d’un siècle ce qui aurait pu modifier les habitudes d’une colonie de manchots, autrefois présente.
Les armes sont pour l’instant étrangement rares dans la zone fouillée, soit qu’elle corresponde principalement à un dépôt de rejets alimentaires avoisinant plusieurs foyers, soit que la chasse aux manchots, peu documentée chez les groupes canoeros, ne nécessite pas l’emploi de l’outillage traditionnel, et notamment des harpons. Quant à l’industrie lithique, dont des pointes lithiques à pédoncules, elle est principalement fabriquée sur des galets en roches andésitiques ou rhyolitiques qui abondent sur les plages proches. Par contre, l’obsidienne verte est très faiblement représentée (une dizaine de pièces), ce qui pourrait correspondre à un hiatus chronologique déjà observé au cours duquel les canoeros ont perdu la connaissance de sa source. Des objets décorés très rares ont été découverts dans le site, en particulier un galet orné de motifs géométriques en traits pleins et en pointillé, ainsi que deux tubes en os d’oiseau gravés qui, selon les données ethnographiques, aurait pu servir pour boire dans les ruisseaux sur cette longue péninsule éloignée des rivières.
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Légende des illustrations
◊ Figure 1. Les zones de travail et les principaux sites fouillés par la mission française depuis 1980 (Btch = Batchelor ; SI = San Isidro).
◊ Figure 2. Le site de Batchelor dans l’embouchure rio Batchelor. © mission archéologique de Patagonie.
◊ Figure 3. Localisation du site de San Isidro à proximité du phare du même nom (© mission archéologique de Patagonie)
◊ Figure 4. Le site de San Isidro : galet gravé d’un décor géométrique. © mission archéologique de Patagonie.
◊ Figure 5. Industrie lithique du site de San Isidro : pointes bifaciales en obsidienne verte et rhyolithe. © mission archéologique de Patagonie.
◊ Figure 6. Industrie osseuse du site de San Isidro : a) coins en os de cétacé, b) harpon miniature ; c) pointes en os d’oiseau ; d) tubes en os d’albatros finement gravés. © mission archéologique de Patagonie.
Liens utiles : liens vers des sources en ligne (archives, pages des laboratoires associés…)
◊ https://umrtemps.cnrs.fr/axes/axe3/
◊ https://archeologie.culture.gouv.fr/fr/nomades-marins-magellan





