Coupoles M. Jean-Michel MOUTON :  « Détourner pour mieux régner : stratégies de reconquête des princes musulmans au temps des croisades »

M. Jean-Michel MOUTON :  « Détourner pour mieux régner : stratégies de reconquête des princes musulmans au temps des croisades »

L’époque des croisades, aux XIIe et XIIIe siècles, est dominée en Orient par l’accession au pouvoir de princes et sultans, turcs et kurdes, dont certains ont laissé un nom dans l’histoire comme Nūr al-Dīn, Saladin ou encore Baybars. La plupart de ces souverains étaient issus de familles de mercenaires ou de mamlouks étrangères au monde arabe. Ils prirent le pouvoir par la force et furent durant tout leur règne en quête de légitimité, en sollicitant auprès du calife de Bagdad, l’autorité suprême, des diplômes d’investiture, mais surtout en cherchant la reconnaissance de leur bon droit dans la victoire contre les Francs et dans la reconquête des territoires perdus de l’islam. 

Le processus fut lent et les défaites nombreuses, aussi fallut-il pour régner user d’une stratégie de reconquête des hommes avant même d’espérer pouvoir reconquérir les lieux, et user pour cela de moyens subtils. Si des mémoires furent écrits, comme celui d’al-Harawi, pour conseiller la ruse comme tactique de guerre, la pratique du détournement était, sinon conseillée, du moins d’un usage courant, dans la gouvernance quotidienne afin d’utiliser, en le réorientant dans la bonne direction, tout ce qui pouvait servir à la gloire du prince. 

Ces pratiques permirent d’asseoir la légitimité de ces princes étrangers qui en manquaient cruellement, de ces guerriers au pouvoir fragile, désireux d’asseoir leur domination sur des bases solides. Elles furent également au cœur du processus de renaissance de l’idée de djihād, tombée en désuétude depuis l’époque des Conquêtes arabes. La guerre sainte contre les Francs ne fut souvent qu’un prétexte masquant d’autres objectifs et fut souvent détournée dans d’autres directions. Enfin le détournement fut un des instruments utilisés pour que ces princes imposent leur bonne gouvernance à la population arabe et veillent au : « bien être de l’islam et des musulmans ». Les usages du détournement furent multiples. Ils prirent la forme de moyens pour tromper l’ennemi, mais aussi de systèmes de propagande, ou encore de techniques pour réinvestir l’espace conquis en en réactualisant le sens, par exemple en faisant de ce qui était franc et chrétien un objet musulman. 

La quête de légitimité était pour ces dynastes non arabes une priorité, qu’il fallait sans cesse revivifier, notamment à la mort du prince lorsque son héritier devait être intronisé, moment de grande fragilité où tout pouvait basculer. L’usage de pratiques de détournement étaient alors des plus fréquentes pour s’assurer de la succession : détourner le protocole en anticipant la mort du prince : le fils de Saladin, al Malik al-Afḍal, occupe au conseil la place de son père agonisant malgré la désapprobation de l’entourage du sultan ; détourner le droit : le frère de Saladin, al-Malik al-‘Ādil, réunit en 1200 les juristes du Caire pour déchoir de ses droits d’héritier légitime le petit-fils de Saladin, le jeune al-Malik al-Manṣūr, sous prétexte de minorité et contraint sous la menace les émirs à lui prêter le serment d’allégeance ; détourner la mort enfin en faisant croire que le prince défunt vit encore au prix d’une savante mise en scène : le frère de Saladin, al-Malik al-‘Ādil meurt en 1218 à quelques kilomètres de Damas, mais fait peu après son entrée sur une litière dans la cité avec un eunuque qui, devant la foule inquiète, lui bouge la tête et fait semblant de recueillir ses paroles. C’est encore le prince ayyoubide, al-Malik al-Ṣāliḥ, qui meurt en 1249 dans le camp de Mansûrah face aux armées de Louis IX : son épouse, la célèbre Shaǧarat al Durr, garde cette mort secrète et transmet par lettre et décrets les ordres du sultan défunt en imitant son écriture en attendant l’arrivée de l’héritier.  

Une fois qu’ils avaient accédé au pouvoir, ces princes devaient inscrire leur règne dans le temps long, notamment par la généalogie. La pratique consistant à forger de fausses listes d’ancêtres fut cependant d’un usage rare dans l’Orient des croisades. On forgea pour Saladin, prince kurde, une lignée d’ascendants arabes remontant aux Umayyades, première dynastie califale de l’islam, mais la manœuvre ne réussit pas et fut très vite abandonnée. 

La construction de nouveaux monuments s’inscrivant dans la tradition locale et dans un paysage millénaire était en revanche d’un usage plus courant pour ancrer un règne dans l’histoire. Le mouvement qualifié par les auteurs anglo-saxon de « classical revival », qui touche les grandes villes de Syrie aux XIIe XIIIe siècles, consiste à détourner ou à copier les éléments remarquables d’édifices antiques pour les intégrer dans les nouvelles constructions princières : sur la façade du bimaristan de Nûr al-Dîn à Damas le fronton surbaissé pris à un édifice romain est surmonté d’un portail à muqarnas symbole de la modernité orientale du temps. Si l’inscription de leur règne dans le paysage urbain et dans l’histoire de la cité est une première préoccupation de ces princes, le message est parfois plus ciblé : les tables d’autel enlevées à des églises byzantines sont remployées dans des édifices musulmans dès la fin du XIe siècle par un prince saljoukide, puis par Nūr al-Dīn dans son bimaristan ; un peu plus tard, une partie du voussoir de l’église franque de Gibelet est remployée sur la façade de la tour mamlouke de Fidār au Liban. Il y a là encore détournement de ces pierres sacrées sur laquelle des versets coraniques sont alors parfois gravés pour exprimer dans le contexte des croisades, la victoire de l’islam sur le christianisme. 

 La plupart des princes musulmans du XIIe siècle font entrer le qualificatif de muǧāhid, c’est-à dire combattant du djihad, dans leur titulature (diapo n° 9). La lutte contre les Francs occupe désormais, tant dans la propagande que dans la pratique, une place centrale. Le djihad, c’est-à-dire la guerre sainte contre les Infidèles qui refusent de se soumettre à la domination de l’islam, fut pour tous ces princes un moyen d’accroître leur pouvoir. Cela est particulièrement vrai pour deux figures majeures du XIIe siècle, le Turc Nūr al-Dīn et le Kurde Saladin, qui placent le djihad au cœur de leur action politique et militaire. Mais tous les deux, grâce à une habile propagande, détournent l’idée de guerre sainte pour assouvir leurs visées expansionnistes. La lutte contre les Francs, le véritable ǧihād, nécessitait au préalable, selon une propagande habilement distillée, l’unité du monde musulman et donc la soumission sous leur autorité des autres princes et des autres contrées de l’Islam. Le règne de Nūr al-Dīn fut ainsi occupé à étendre son Empire à l’ensemble de la Syrie musulmane, puis de la haute Mésopotamie à l’Égypte sans jamais conduire de façon résolue le djihad contre les Francs, mais en donnant cependant des gages de sa piété et de sa qualité de combattant du dǧihād par exemple en faisant fabriquer une chaire qu’il se promettait de déposer dans la mosquée al-Aqsa de Jérusalem, une fois qu’il aurait reconquis la ville sainte.  

Saladin, son successeur illégitime, passa toute la première partie de son règne, au nom de l’unité du monde musulman nécessaire à la reconquête des États latins, à faire la guerre aux héritiers de Nūr al-Dīn et à reconstituer son Empire de l’Égypte à la Mésopotamie en y adjoignant la Nubie, le Yémen et la Libye. Ce n’est que dans la seconde partie de son règne qu’il affronta véritablement les Francs et conduisit un authentique ǧihād. 

Le détournement consistait pour ces princes à se proclamer champion du ǧihād à travers leur titulature, la composition de panégyriques exaltant leurs vertus de guerrier ou encore la commande de traités sur la guerre sainte montrant bien quelle était leur préoccupation majeure. Il consistait aussi à dénigrer, grâce à l’appui des hommes de religion, l’impiété des autres princes musulmans en les déconsidérant auprès de leur population afin qu’ils se soumettent et capitulent plus facilement sans que trop de sang des musulmans ne soit versé.  

Quand il fallut véritablement faire la guerre sainte et affronter les Francs, les pratiques du détournement prirent des formes nouvelles et passèrent non plus par le détournement des idées, mais par celui des hommes en achetant leur service par la distribution de fiefs ou tout simplement en versant de l’argent. Ce sont bien souvent les militaires chargés de la garde des portes des villes ou des forteresses qui rejoignent ainsi les armées ennemies : alMalik al‘Ādil se fait ouvrir la porte orientale de Damas en 1194 en versant 10 000 dinars à l’émir qui en gardait l’accès. 

Ces pratiques classiques, voire banales, sont le propre de la plupart des conflits. Il est en est de plus originales où le détournement est plus subtil, où ce sont les apparences, le regard de l’ennemi qui est trompé. Pour forcer en 1190 le blocus de la ville d’Acre assiégée par Richard Cœur de Lion, Saladin envoie un navire pris à l’ennemi et fait revêtir à ses combattants le costume franc, leur demande de couper leur barbe à la mode franque, place des cochons sur le pont du navire et fait arborer des croix : le navire entre dans le port d’Acre sans encombre et peut alimenter une dernière fois la ville soumise au blocus franc ; la pratique est reprise quelques décennies plus tard par les Mamlouks qui partent à l’assaut de l’île de Chypre. Les navires sont enduits de poix et décorés de croix à la mode franque, mais onze d’entre eux font naufrage à la suite d’une tempête essuyée à proximité de l’île. Les musulmans y voient une punition divine et renoncent définitivement à ce type de ruse. 

C’est cependant dans le détournement de l’information que l’imagination des combattants est la plus féconde. Il s’agit à la fois de diffuser de fausses nouvelles qui doivent d’une part renforcer le moral des combattants musulmans ou du moins ne pas trop l’affaiblir : le courrier qui annonce au Caire la cuisante défaite de Saladin à Ramla en 1179 se contente de dire  : « Réjouissez-vous le sultan est sain et sauf ainsi que les siens », est tout de suite décrypté par le secrétaire de chancellerie, ‘Imād al-Dīn al Iṣfahānī : « Si l’on annonce comme une bonne nouvelle que le sultan est sain et sauf, c’est une défaite complète, et sa seule victoire est d’avoir sauvé sa vie ». 

Mais le détournement de l’information doit avant tout, comme le dit al-Harawī, « altérer le courage (de l’ennemi), déranger ses projets et affaiblir son cœur ». Il est recommandé au prince de « contrefaire les lettres à la manière de leurs chefs, de leurs nobles, de leurs commandants, de leurs prêtres ». Un des maîtres en la matière fut Zankī, le prince de Mossoul, prince sans foi ni loi, qui le premier lança la contre croisade. Alors qu’il assiégeait Nisibe en 1128, il intercepta le pigeon voyageur destiné aux assiégés en détresse, et transforma la date de l’arrivée des secours de 5 jours dans le message original à 20 jours, conduisant à la reddition de la ville. 

Un des devoirs du prince, aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix, est d’assurer le bien de l’islam et des musulmans. Cette bonne gouvernance en période de ǧihād, où la reconquête fait passer les lieux de culte d’une domination chrétienne à une domination musulmane, est particulièrement propice au détournement. En effet, nombre de chapelles dans les forteresses conquises et d’églises dans les villes soumises sont transformées en lieux de culte pour les musulmans. Les exemples les plus emblématiques se trouvent dans la ville sainte de Jérusalem reconquise par Saladin en 1187. L’église Sainte-Anne, lieu de naissance de la Vierge, est transformée en madrasa et la résidence du patriarche de Jérusalem, près du Saint-Sépulcre, en couvent pour les soufis ; les exemples de telles transformations abondent jusqu’à la fin de la Reconquête des États latins sous les Mamlouks : l’église Saint-Jean-Baptiste de Beyrouth devient la mosquée al-‘Umarī, Baybars transforme la chapelle du Crac des chevaliers en mosquée. Les changements architecturaux sont mineurs et consistent bien souvent à réorienter au sein de l’édifice la direction de la prière de l’est vers le sud, en aménageant dans le mur de qibla orienté vers la Mecque un ou deux miḥrāb comme au Crac.  

Parfois le processus est plus complexe et a une portée symbolique plus forte : Saladin ordonne que le nouveau miḥrāb de l’oratoire de Zakariyya, aménagé dans la mosquée al-Aqṣā à Jérusalem, nouvellement revenue à l’islam après avoir servie d’écurie aux Templiers, soit construit avec des spolia tirées d’édifices francs, colonnes et plaques de marbre, marquant, par ce détournement, qu’en ce lieu les Francs ont été défaits et soumis. Le cas le plus emblématique est sans doute celui du portail de la cathédrale gothique d’Acre qui est un véritable trophée transporté au Caire pour être remployé comme entrée de la madrasa funéraire du sultan mamlouk al-Nāṣir Muḥammad qui se dresse au cœur de la cité.  

La réoccupation des lieux se traduit aussi par une réinterprétation de leurs vestiges et de leur histoire : le détournement passe ici par le discours. L’empreinte du pied laissée dans le rocher de la coupole du même nom à Jérusalem, interprétée par les Francs comme une marque du pied de Jésus, redevient celle de Muḥammad, laissée lors de son ascension nocturne. Le détournement prend aussi parfois une ampleur tout autre et marque une véritable rupture avec la tradition musulmane elle-même : Saladin change la dédicace des sanctuaires de Jean-Baptiste pour leur substituer celle de son père Zakariyyā’, à Sébasté en Palestine ou encore dans la grande mosquée de Damas, sans doute parce que Jean-Baptiste, particulièrement vénéré par les pèlerins chrétiens, était aussi le saint patron des Hospitaliers, les pires ennemis du sultan. 

Faire le bien des musulmans, c’est aussi de façon plus prosaïque, veiller à leur défense, à leur prospérité, à leur bien-être. Construire des enceintes urbaines après les tremblements de terre des années 1150, veiller à la protection des récoltes, assurer la santé des musulmans en construisant des hôpitaux relèvent aussi des obligations du prince. Ces œuvres charitables, pour exister, nécessitent bien souvent aussi des détournements de natures variées. Le plus évident est le détournement de fonds : pour financer la reconstruction des murailles de Damas, Nūr al-Dīn parvient à détourner les revenus pourtant inaliénables des waqfs de la grande mosquée. 

Mais l’argent n’est pas seul à faire le bonheur des musulmans. Que serait une défense efficace, une guérison assurée, sans l’usage de talismans ou d’inscriptions au pouvoir magique. La réutilisation des pierres de monuments anciens n’est pas seulement une pratique économique, esthétique, voire politique comme on l’a vu. Il peut y avoir aussi une dimension magique, plus particulièrement dans le remploi de pierres portant des écritures dont la connaissance est perdue qui deviennent des objets cryptés, au contenu ésotérique et aux vertus apotropaïques. Les hiéroglyphes sont ainsi qualifiés d’écriture magique ou d’écriture talismanique par les auteurs arabes. Elles protègent les édifices dans lesquels elles sont remployées. Les fortifications fatimides du Caire, construites à la fin du XIe s. révèlent une multitude de blocs hiéroglyphiques, bien mis en vue, aux vertus protectrices. De même, les lieux de passage, portes des villes ou des édifices publics, sont dotés de blocs inscrits qui servent de pierre de seuil ou de linteau : les exemples abondent dans le Caire mamlouk. 

Ces pierres magiques, détournées de leur édifice d’origine, ont aussi des vertus prophylactiques. À Ma’arrat al-Nu‘man en Syrie, c’est une colonne placée à la porte de la ville et portant une écriture inconnue au voyageur persan Nasir i-Khusraw qui protège la ville des scorpions. À Sakha, dans le Delta égyptien, al Harawī signale qu’il y a dans la grande mosquée une pierre portant des hiéroglyphes : si on la sort les étourneaux entrent dans le bâtiment, si on la rentre, ils disparaissent. Enfin dans la mosquée de Qayqān à Alep, une pierre noire, ornée de hiéroglyphes louvites, guérit des luxations de la mâchoire simplement en la regardant trois matins de suite avant le lever du soleil. Ainsi la perte du sens premier de ces monuments antiques et des inscriptions qu’il portent conduit bien souvent à une destruction et à des remplois aux fonctions variées, mais le détournement de l’édifice original n’est pas toujours la solution. Certains ne sont efficaces que dans leur intégrité comme le sphinx de Guizeh qui a pour vertu de protéger l’Égypte des catastrophes naturelles jusqu’à ce qu’en 1378, pour lutter contre les croyances populaires, un shaykh fanatique, et non un célèbre gaulois, ne lui brise le nez : les chroniqueurs de la fin du Moyen Âge nous disent que le plateau de Guizeh est sous les sables depuis ce temps-là ! 

Pour les grandes figures princières du Moyen Âge musulman, la conquête des territoires passait d’abord par la conquête des hommes, sinon du cœur des hommes, du moins de leur esprit. Le réarmement moral de l’islam dans le courant du XIIe siècle, la réactivation de l’idée de djihad, la multiplication de nouveaux lieux de piété firent naître une ferveur nouvelle et un soutien populaire. La croisade fut ainsi suivie de la contre-croisade musulmane. Une des définitions du détournement est le remploi ou la récupération des armes arrachées à l’ennemi pour les réutiliser dans une direction nouvelle, en leur donnant un sens nouveau. Nur al-Dīn, Saladin et plus tard Baybars furent les principaux artisans de ce grand détournement qui leur permit de mobiliser les hommes pour reconquérir les États croisés et accessoirement d’inscrire leur nom dans l’histoire.