Coupoles M. Philippe HOFFMANN : « Divus Plato. Métamorphoses d’une figure d’autorité à la fin de l’Antiquité »

M. Philippe HOFFMANN : « Divus Plato. Métamorphoses d’une figure d’autorité à la fin de l’Antiquité »

Du IVe siècle avant notre ère à la fin de l’Antiquité, la pensée de Platon est continuellement réinterprétée et confrontée à celles de ses successeurs, et la tradition platonicienne se modifie constamment pour devenir, aux derniers siècles de l’Empire romain, une doctrine systématique et totalisante – une pensée unique. Le sens originel des dialogues est profondément altéré, par un processus de contresens et de faux-sens créateurs qui consiste à rapprocher des textes sans rapport les uns avec les autres ou à prêter à Platon des notions ou des doctrines qui ne correspondent pas au sens authentique de ces textes. Ce détournement du sens s’accompagne aussi de déploiements de potentialités, et parallèlement, le magistère de Platon connaît une promotion considérable qui l’élève au-dessus de la condition humaine, en liaison avec d’autres figures d’autorité, comme Aristote, mais aussi Orphée et Pythagore. Platon est définitivement, aux Ve et VIe siècles de notre ère, un homme « divin ». Sa divinisation s’inscrit dans un processus historique qui relève d’une dynamique générale de l’Antiquité tardive, accentuée dès le IIIe siècle en philosophie avec Plotin – un grec d’Égypte enseignant à Rome –, et indissociable de deux phénomènes intellectuels et spirituels majeurs, prônant l’un et l’autre, sous l’autorité de Platon, une remontée de l’Homme vers les dieux.

En premier lieu, une forme neuve de platonisme apparaît dans les cours et les traités de Plotin, qui associe l’interprétation de Platon à l’aristotélisme et souvent au stoïcisme. Conformément à l’image, dans la République, de la caverne hors de laquelle les hommes sont retournés en direction des Formes intelligibles, Plotin exhorte à une conversion générale du monde et des âmes en direction des Principes divins – un détournement qui est un retour vers l’origine. Cette synthèse, sans être encore systématique, constitue le platonisme en une explication de la structure globale de la réalité  : à partir d’un premier principe, l’Un et le Bien, procèdent d’autres principes, un Intellect divin qui pense la totalité des Formes intelligibles en lui, puis une Âme universelle, elle aussi divine, qui transcende l’Âme du Monde et les âmes individuelles. Vient enfin la Nature – partie inférieure de l’Âme. Le cosmos est le dieu visible du Timée, dont sont célébrées la beauté et la bonté. L’Idée du Bien de la République est identifiée à l’Un de la première hypothèse du Parménide, qui est « au-delà de l’être ». Plotin connut quatre expériences mystiques d’union avec ce Principe. Après lui, cette philosophie devint au IVe siècle, avec le syrien Jamblique,  une théologie, et la doctrine de l’école d’Athènes aux Ve et VIe siècles se caractérise par la multiplication des plans divins intermédiaires entre le Premier principe et le Démiurge, identifié à Zeus, qui organise le cosmos. Ce système théologique était considéré comme l’expression authentique de la pensée du divin Platon, en même temps qu’il s’accomplissait en une « foi » savante permettant une union de sympathie avec les dieux.

Un second phénomène est la formalisation des pratiques scolaires qui depuis l’époque classique servaient de cadre à la philosophie, et qui revêtirent de plus en plus une dimension psychagogique : il s’agissait de convertir les âmes vers les réalités principielles. Alors que les cours de Plotin, à Rome, comportaient des discussions libres et peut-être parfois un chahut suscité par des auditeurs gnostiques, le climat est tout autre à Athènes dès la restauration de l’Académie due au successeur de Jamblique, Plutarque d’Athènes. Le lieu et l’institution n’étaient plus ceux de l’Académie originelle, mais la « chaîne d’or » de Platon – l’image est homérique – avait été réinstallée à Athènes, et vivait sous la protection de la « déesse philosophe », Athéna. L’enseignement se déroulait au pied de l’Acropole. Dans une communauté quasi monastique, professeurs et élèves partageaient un style de vie austère et vertueux tendu vers les dieux, où l’étude, la prière et la récitation des hymnes rythmaient les jours. Les chefs de l’école, « diadoques », c’est-à dire successeurs de Platon, se pensaient comme ses fidèles interprètes. Ils furent les officiants d’une religion fortement intériorisée. En 486, dans l’éloge funèbre hagiographique prononcé un an après la mort de Proclus par son disciple Marinus, celui-ci nous apprend l’emploi du temps quotidien de ce véritable saint païen, dont la matinée était en partie occupée par la lecture commentée des œuvres au programme, suivie de la rédaction régulière de 700 lignes. Un cursus de lecture des traités d’Aristote et de douze dialogues de Platon – pratiqué par Proclus comme par Damascius  – conduisait, en un véritable parcours mystérique, jusqu’à la physique du Timée et à la théologie du Parménide, que complétaient les révélations des poèmes orphiques et des Oracles Chaldaïques. Une méthode exégétique et des techniques de lecture d’un extrême raffinement ont permis de créer un système dogmatique conforme à l’idéal de la « théologie comme science » – liturgie savante, hymne en l’honneur des dieux et conversion vécue vers les principes. Ce polythéisme érudit articulait Raison et Révélation et fut l’ultime acte de résistance du paganisme grec au monothéisme chrétien triomphant

Un tel système repose sur des principes qui permettent de comprendre la divinisation de Platon. Tout d’abord, sa philosophie est une théologie révélée par les dieux eux-mêmes, garants de sa vérité. Dans les premières lignes de sa Théologie Platonicienne, Proclus proclame :   « … la philosophie de Platon (…) a fait, je le crois, sa première apparition par la grâce de la volonté pleine de bonté des dieux, puisqu’elle a révélé l’intellect caché en eux et la vérité qui a partie liée à l’ensemble de ce qui existe // aux âmes qui ont pour séjour le monde du devenir, pour autant qu’il leur est permis d’avoir part à ces biens surnaturels et immenses ». L’apparition de cette philosophie est ainsi une illumination produite par un acte de la bonté providentielle des dieux, et elle exprime une Vérité qui est celle de la science divine, celle de l’Intellect divin qui a une connaissance universelle. C’est une révélation. La philosophie est une initiation mystagogique et Platon est comparé au hiérophante qui dans les mystères d’Éleusis dévoile les objets sacrés à ceux qui en sont dignes et qui tendent à la béatitude : « …l’initiation aux mystères divins eux-mêmes, dressée dans sa pureté ‘sur un socle sacré’ et installée pour l’éternité dans la résidence des dieux de là-bas a été révélée à ceux qui dans la condition temporelle pouvaient en tirer profit, par un seul homme [c’est-à-dire Platon], celui que l’on n’aurait pas tort d’appeler le guide des ‘initiations’ véritables, auxquelles ‘sont initiées’ les âmes qui se sont détachées des régions terrestres, et le hiérophante ‘des apparitions intégrales et immobiles’, auxquelles prennent part les âmes lorsqu’elles se sont attachées sérieusement à la vie heureuse et béatifiante ». Platon a même dans un premier temps caché dans la profondeur inaccessible du sanctuaire cette vérité d’origine divine, et Proclus poursuit : « pourtant, cette première fois, il alluma la lumière avec un tel sens du sacré et de façon si ineffable comme au cours des saintes célébrations et la mit tellement en sécurité au plus profond du sanctuaire qu’elle demeura ignorée de la plupart de ceux qui y pénètrent… ». Proclus décrit ensuite l’histoire du courant platonicien comme la succession des interprétations d’une œuvre d’origine divine et faisant autorité, les déploiements exégétiques n’étant au fond que des explicitations d’un sens immuable, d’emblée présent dans les écrits du Maître. L’on voit ainsi se nouer les trois sens de la notion d’autorité dans cet univers de pensée : l’autorité du Philosophe (Platon) interprète des dieux ; l’autorité des textes – pour les néoplatoniciens ces textes sont sacrés – ; et l’autorité magistrale des professeurs-exégètes qui les commentaient quotidiennement dans un cadre institutionnel dont la hiérarchie était très stricte.

Marinus nous apprend que Proclus faisait le matin, le midi et le soir une prière au Soleil, le rejeton visible du Bien selon la République. Cette piété philosophique faisait de lui un véritable vicaire du Premier principe dans la petite société des professeurs et des élèves de l’école d’Athènes. Proclus, dont le visage apparut un jour auréolé de lumière, est, tout comme Platon, un homme divin qui a atteint le bonheur célébré par Marinus grâce à la pratique de toutes les vertus – ce qu’illustre un portrait de philosophe, dont le regard semble se porter vers le monde transcendant qu’il contemple au-dedans de lui.

La Vérité est une, elle s’exprime par la bouche et les écrits de professeurs gardiens de l’orthodoxie exégétique et dogmatique, et elle est garantie par l’harmonie de toutes les traditions : l’autorité divine de Platon est associée à celles d’Orphée et de Pythagore, mais aussi à celle d’Aristote, dont on admet parfois qu’il a accepté la doctrine des Formes intelligibles. C’est ce qu’illustre un manuscrit de l’Éthique à Nicomaque copié en Italie du Sud, à la Renaissance, vers 1490, où l’on voit représentée la doctrine de la participation par des rayons lumineux, peints en or, qui figurent l’illumination par laquelle les intelligibles sont participés par les réalités sensibles. L’harmonisation des doctrines de Platon et d’Aristote s’inscrit dans le cadre général brossé dans un traité perdu de Syrianus, le maître de Proclus, dont nous avons conservé le titre grâce à l’encyclopédie de la Souda : « Harmonie d’Orphée, Pythagore, Platon, avec les Oracles Chaldaïques ». Ces Oracles sont des hexamètres en style obscur, rédigés au IIe siècle, par lesquels les dieux du paganisme ont révélé diverses vérités essentielles sur eux-mêmes et sur l’organisation du Monde. Ils sont devenus après Plotin la « bible » des néoplatoniciens, la Révélation majeure à laquelle devaient s’accorder les énoncés philosophiques. Toutes ces autorités ont un caractère divin, et Aristote lui même, dont l’œuvre n’est qu’une propédeutique à l’étude de Platon, est « démonique », il a un rang de daimôn, inférieur aux dieux.

Platon, lui, est célébré dans les textes comme « divin » ou « très divin », et ce thème d’éloge signifie, d’un strict point de vue doctrinal, que son âme était de celles qui vivent avec les dieux et les accompagnent – selon la description du cortège de Zeus dans le Phèdre. Un fragment de la Vie d’Isidore de Damascius, transmis par le Patriarche Photius, loue Pythagore et Platon en des termes empruntés au Phèdre : « Parmi les philosophes anciens, Isidore divinise Pythagore et Platon qui sont de ces grandes âmes ailées qui atteignent au lieu supracéleste, à la plaine de la vérité, à la prairie des formes divines », et il leur associe les philosophes de la tradition récente, à l’exception de Plotin : « Parmi les penseurs d’époque récente, ce sont Porphyre, Jamblique, Syrianus et Proclus ». Dans cette société d’hommes divins, l’éminence de Platon se traduit par le fait qu’il avait anticipé dès l’origine l’alliance nécessaire de la philosophie et de la théurgie, qui ont partagé au Ve siècle les milieux néoplatoniciens. Damascius, commentant le Phédon, nous dit : « Quelques-uns accordent la primauté à la philosophie, comme Porphyre, Plotin, et beaucoup d’autres philosophes ; d’autres, à l’art hiératique [c’est-à-dire la théurgie], comme Jamblique, Syrianus, Proclus, en un mot tous les hiératiques. Platon, de son côté, ayant discerné les nombreux arguments en faveur de chacun des deux partis, les a réunis en une seule vérité, ce qu’il exprime en appelant le philosophe un Bacchant.»

La nature de Platon était exposée dans le cours d’un professeur alexandrin anonyme du VIe siècle qui commençait par rappeler sa généalogie humaine : « il eut pour père Ariston, fils d’Aristoclès, et pour mère Périctionè, qui était de la lignée de Solon le législateur » – Solon que Platon voulut imiter en écrivant la République et les Lois. Le professeur poursuit en expliquant que Platon était « divin et apollinien ». Lui même en effet se qualifiait de « compagnon de servitude des cygnes », et Socrate, « la veille du jour où Platon devait entrer à son écolevit en songe un cygne sans ailesvenir en son sein » qui bientôt, lorsque ses ailes apparurent, « s’envola en poussant un cri puissant et mélodieux, au point de ravir tous ceux qui l’entendaient », ce qui prédit la perfection future de l’élève. Celui-ci, « au moment de mourir, se vit devenir un cygne qui bondissait d’arbre en arbre, donnant ainsi beaucoup de soucis aux chasseurs d’oiseaux, qui ne parvenaient pas à le capturer ». Cette image suggère les difficultés que devaient rencontrer par la suite ses exégètes. D’autres indices prouvent le caractère apollinien de Platon, comme la pureté de sa manière de vivre, et la date de sa naissance, qui coïncide avec la fête des déliens en l’honneur d’Apollon.

Les astres eux aussi ont veillé sur Platon et au IVe siècle nous lisons son horoscope chez l’écrivain latin Firmicus Maternus qui décrit une configuration céleste favorable, et conclut : « … cette géniture donne un homme qui explique les institutions divines et humaines, et qui, doué d’une parole persuasive et de la puissance d’un génie divin et ayant reçu une espèce d’éducation venue du cielaccède, grâce à l’exactitude de ses discussions, à tous les secrets de la divinitéCette géniture semble avoir été celle de Platon ». Pause 

Un récit remontant à l’Antiquité tardive se lit encore au XIe siècle chez le philosophe byzantin Michel Psellos. Celui-ci affirme explicitement la divinité de l’âme de Platon en décrivant l’étrange coopération, au IIe siècle, de deux personnages nommés Julien : Julien le Chaldéen, qualifié de « philosophe », et son fils Julien le théurge – à la technique duquel la Souda attribue les pluies miraculeuses qui dans les années 170 ont sauvé de la soif l’armée de Marc Aurèle en campagne contre les Marcomans. La colonne Aurélienne représente le miracle du dieu de la pluie.  Psellos nous dit que, au moment d’engendrer son fils, Julien le Chaldéen avait demandé au dieu Mainteneur de l’Univers de donner à celui-ci une âme archangélique – c’est-à-dire d’un rang hiérarchique supérieur. Après sa naissance « il mit [son fils] en contact avec tous les dieux et avec l’âme de Platon, qui se trouvait en compagnie d’Apollon et d’Hermès ». Platon, nous l’avons vu, est apollinien, et Hermès est le dieu logios, qui préside à la persuasion rhétorique et aux discours philosophiques. Selon Marinus le domaine d’influence (la « chaîne ») d’Hermès régissait l’âme de Proclus – qui par réincarnation était l’âme du pythagoricien Nicomaque de Gérasa , tandis que Damascius décrivait son maître Isidore comme « image sacrée d’Hermès logios ». Julien le Chaldéen quant à lui pouvait, par « une certaine opération de l’art hiératique », sans doute le truchement médiumnique de son fils, voir face à face l’âme de Platon et « l’interroger […] sur ce qu’il voulait ». Que cette opération ait pu conduire à la révélation des Oracles Chaldaïques est une question débattue.

La divinisation de Platon représente ainsi un point extrême des processus interprétatifs qui lui ont conféré une autorité éminente en matière de philosophie et de théologie. Cette prééminence s’installa durablement dans notre culture : Raphaël lui aurait donné le visage démiurgique de Léonard de Vinci, et ailleurs la tradition byzantine a recueilli des échos de l’ « harmonie » des autorités païennes, comme l’illustre une fresque du monastère de Bachkovo en Bulgarie, où le sage Platon figure en compagnie d’Aristote, du médecin Galien, de la Sibylle et de Plutarque. Ces métamorphoses correspondent à ce que les philosophes grecs auraient appelé une conversion « vers le meilleur ».