Coupoles Mme Cécile MORRISSON « De la déviation scandaleuse de 1204 aux détournements de l’idée de croisade
Le détournement devient un sujet à la mode le Musée d’Orsay propose en ce moment une visite où les adolescents pourront s’exercer sur ce thème et détourner une œuvre d’art de leur choix. Ce n’est pas un concept philosophique. Pourtant Platon n’ignore pas le détour, comme on l’a vu dans l’image des âmes humaines retournant hors de la caverne et de ses ombres vers les formes intelligibles et le Bien. Philippe Hoffmann vous a montré sa divinisation et même sa sanctification byzantine mais la première des métamorphoses du philosophe est une métonymie qui fit remplacer son patronyme d’Aristoclès par celui de Platon (en grec « large ») en raison de sa forte carrure et de son grand front. Il est donc l’objet ancien d’un détournement que j’ai souhaité définir, comme l’a déjà fait notre Secrétaire perpétuel, avant d’en venir à l’exemple historique de 1204.
La langue grecque n’ignore pas le détournement de l’Antiquité à nos jours : elle le nomme catachrèse : c’est un changement d’usage qui enrichit la langue, une figure de style connue des orateurs romains du Ier siècle. Et je fais, comme notre Secrétaire perpétuel, la publicité du site du Dictionnaire de l’Académie où vous pouvez d’un seul clic consulter toutes les éditions depuis sa création. Le terme savant apparaît dans la quatrième édition (1762) avec une connotation négative. Et la 8e édition (1935) précise « Figure qui consiste à détourner un mot de son sens propre pour exprimer une idée avec laquelle il a une certaine analogie ». La 9e et dernière édition (2025) parle de « métaphore ou métonymie passée dans la langue ».
La catachrèse est en effet un détournement de mots instinctif que nous pratiquons sans le savoir, comme M. Jourdain la prose, depuis des siècles. Les Grecs prêtaient des lèvres aux pots, des dos aux montagnes, nous donnons aux fauteuils des pieds et des bras, le pied de biche n’a rien de pastoral vu son usage pour effraction, à vous d’allonger la liste des métaphores passées dans la langue courante.
Au Moyen Âge destornemenz signifie empêchement (XIIe siècle), puis changement de direction et au XVIIe s’applique au destournement [de pièces de procès]. Son chemin vers l’usage négatif est tout tracé dès le XVIe siècle où Amyot dénonce « Ceste torse du regard qui tord l’ame quant et quant, et ce destournement en est laid » Il fait son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie en 1878 et les éditions suivantes. Sauf lorsqu’il s’agit d’une route ou d’une voie ferrée, c’est toujours une fraude : on détourne des fonds, des titres, des successions, et même des mineurs et on use de violence pour s’emparer d’un avion.
Dans la langue populaire ou l’argot, le détournement permet de contourner des tabous. Au lieu de vous donner des exemples qui braveraient la pudeur, je cite pour terminer le « jargot » de l’École Navale vers 1900, lorsque l’on formait encore les officiers aux mondanités : le « maître de danse » avait été baptisé « académicien . Une allusion probable à notre habit et notre attachement aux cérémonies ?
Mais j’en ai fini avec mes détours pour en venir à l’exemple historique d’un détournement incontestable : la quatrième croisade et sa « déviation » vers Constantinople. Ce détournement est d’abord un changement de route mais c’est aussi une atteinte à l’idéal premier de délivrance de la Terre Sainte et la source de détournements ultérieurs, comme nous le verrons.
Les faits sont connus mais complexes : en 1198 le pape Innocent III fait prêcher une nouvelle expédition destinée à recouvrer Jérusalem conquise par Saladin (1187) que la IIIe croisade n’avait pas réussi à reprendre en 1190-1192. Lisez son exhortation aux prélats et laïques de la province de Narbonne : « Après cette déplorable invasion de la terre même qu’avaient foulé les pieds du Christ, le Siège apostolique s’est efforcé en clamant et pleurant d’appeler les peuples chrétiens à mener le combat du Christ et à venger l’injure faite au Crucifié. En effet selon le prophète, si nous oublions Jérusalem, notre main droite nous oublierait… »
En France, il envoie son légat Pierre Capuano contrôler toutes les initiatives. Le curé de Neuilly-sur-Marne, Foulques, formé à la Sorbonne, est le plus célèbre des prêcheurs et c’est à ce prestres prudons et bons cler que Robert de Clari et Villehardouin attribuent à tort le vœu de croisade prononcé au tournoi d’Écry et plus tard par Thibaut de Champagne, Baudouin comte de Flandre et son frère Henri, qui deviendront empereurs de Constantinople, Louis, comte de Blois et autres. Il avait prêché d’abord sans trop de retentissement quelques années en Île-de France pour la réforme des mœurs du clergé, contre la prostitution et l’usure et l’attrait des richesses, car nous sommes dans une période d’expansion économique. Devenu un prêcheur itinérant, guérisseur et faiseur de miracles jusqu’en Allemagne, il eut un grand succès et avait suscité de nombreux vœux dans tous les milieux dans le cadre de la campagne pontificale. Mais il mourut comme le comte de Champagne avant le départ de la croisade.
Les nobles croisés français et flamands, envoient à Venise au printemps 1199 des émissaires négocier le transport par mer. Vous avez là la carte des trajets par mer et par terre ; la mer s’avérait un mode de déplacement plus commode mais plus coûteux. Les émissaires négocient à Venise le transport d’une armée estimée à 4 500 cavaliers autant de chevaux, 9 000 écuyers et 20 000 hommes de pied, pour le prix de 85 000 marcs, soit quelque 20 tonnes d’argent, avec un projet secret d’attaque de l’Égypte, qui fixait le partage par moitié de toutes les conquêtes et du butin espérés. Malheureusement les défections de certains contingents partis directement pour la Terre Sainte et le manque de finances rendirent les négociateurs incapables de verser la somme promise. Ils doivent accepter d’attaquer pour le compte des Vénitiens la ville chrétienne , mais rebelle de ZARA sur la côte dalmate et ils la pillèrent consciencieusement. (DIA 13 Carte).Au cours de l’hivernage, le jeune Alexis Ange fils de l’empereur détrôné de Constantinople Isaac II leur demande de le rétablir sur son trône, comme le « droit hoir », promettant subsides et remboursement de la dette, soutien de la croisade et Union des Églises, ce qui est accepté. La flotte quitte Zara, fait escale à Corfou, où le projet d’intervention à Constantinople provoque de nouvelles défections.
Arrivés à Chalcédoine et Chrysopolis (Scutari) le 24 juin, les croisés prennent le faubourg de Galata face à la Ville impériale de l’autre côté de la Corne d’Or et les Vénitiens brisent la chaîne qui protégeait la Corne d’Or et les murs maritimes. (DIA 14 Plan Cple) (et les Vénitiens en bleu erreur– Le 17 juillet un premier assaut mené par les Vénitiens au sud et le croisés au nord à la hauteur du palais des Blachernes. échoue mais Alexis III prend peur et s’enfuit. Isaac II retrouve le pouvoir et son fils est couronné coempereur. L’hiver 1203-1204 a été très troublé. L’hostilité aux Latins a grandi dans la capitale. Isaac II et Alexis IV restaurés sont chassés par un cinquième Alexis, Alexis V Murzuphle en janvier. « Il y a beaucoup de détours c’est byzantin en diable » ! Les croisés, privés des subsides et du ravitaillement promis, se sont entendus en mars 1204 avec les Vénitiens pour se partager le butin à venir de la « Romanie » (l’empire des « Romains » puisque les Byzantins s’appelaient Romains car héritiers de l’Empire romain d’Orient) qui serait composé pour un quart d’un empire latin, les trois-quarts restant à s’attribuer pour moitié entre les croisés et les Vénitiens, le doge portant pour cette raison le titre de « souverain d’un quart et demi de l’Empire romain ». Le 17 juillet un premier assaut mené par les Vénitiens au sud et le croisés au nord à la hauteur du palais des Blachernes. échoue mais Alexis III prend peur et s’enfuit. Isaac II retrouve le pouvoir et son fils est couronné coempereur. L’hiver 1203-1204 a été très troublé. L’hostilité aux Latins a grandi dans la capitale. Isaac II et Alexis IV restaurés sont chassés par un cinquième Alexis, Alexis V Murzuphle en janvier. « Il y a beaucoup de détours c’est byzantin en diable » ! Les croisés, privés des subsides et du ravitaillement promis, se sont entendus en mars 1204 avec les Vénitiens pour se partager le butin à venir de la « Romanie » (l’empire des « Romains » puisque les Byzantins s’appelaient Romains car héritiers de l’Empire romain d’Orient) qui serait composé pour un quart d’un empire latin, les trois-quarts restant à s’attribuer pour moitié entre les croisés et les Vénitiens, le doge portant pour cette raison le titre de « souverain d’un quart et demi de l’Empire romain ».
Après l’échec d’un premier assaut le 9 avril, le 12 une première attaque infructueuse, l’incendie d’une partie de la ville – où on perdit malheureusement beaucoup des archives de Constantinople – et la fuite de Murzuphle, Constantinople est envahie le 13 et livrée à trois jours de pillage et de violences. Le récit vivant en est fait par un témoin direct, le grand historien grec de ces années charnière, Nicétas Choniatès, dont l’Histoire n’a pas encore été traduite en français mais a largement inspiré les premières pages du Baudolino d’Umberto Eco que vous pouvez lire ou relire et confronter aux récits de Villehardouin et Robert de Clari. Baudouin de Flandre est élu empereur le 9 mai et couronné à Sainte-Sophie le 16 mai 1204. Il signe ses lettres solennelles avec des bulles d’or où s’inscrivent au droit sa titulature grecque de Balduinos despotès et au revers son nouveau titre latin de « imperator Romaniæ » et celui de « comte de Flandre et de Hainaut par la grâce de Dieu ».
Ce détournement a donné lieu à une bibliographie immense où s’opposent depuis plus d’un siècle d’un côté les partisans de diverses théories « complotistes » qui accusent de préméditation Philippe de Souabe, Boniface de Montferrat ou les Vénitiens auxquels le crime avait le plus profité, puisqu’ils créèrent autour de la Méditerranée orientale un empire colonial très important et l’autre école, ceux qui l’expliquent par l’enchaînement des circonstances, suivant le récit de Villehardouin : le manque d’argent des croisés, l’apparition du jeune Alexis, son incapacité à tenir ses engagements, les troubles antilatins à Constantinople, l’éviction d’Alexis et de son père Isaac II. Mais comme le disent beaucoup d’historiens depuis c’est une question insoluble et oiseuse.
Il s’agissait bien d’un détournement pour les contemporains et en premier lieu pour le pape : Innocent III avait déjà condamné la déviation sur Zara en 1202 et en 1205 après la prise de la capitale impériale, rappelait sa position au doge et aux Vénitiens : « Vous avez dévié et fait dévier l’armée chrétienne de la bonne route dans la mauvaise … , vous avez détourné cette armée si nombreuse … qu’on avait eu tant de peine à rassembler, qui avait coûté si cher à conduire, avec laquelle nous avions l’espoir fondé non seulement de recouvrer Jérusalem, mais encore de prendre la plus grande partie du royaume d’Égypte ». Il continuait en dénonçant le pillage des des reliques, tous les crimes, et autres excès des croisés : « violant comme des ribauds aussi bien des mères de famille que des vierges vouées à Dieu… , ils s’en sont pris aux trésors des églises et, pis encore, afin de voler leurs biens, ils ont arraché les tables en argent de leurs autels, qu’ils ont brisés, en profanant leurs tabernacles et leurs croix, pour en piller les reliques » Pourtant, dès la prise de la Ville et l’automne 1204, le pape s’était « retourné » et avait célébré les « miracles magnifiques accomplis par Dieu » « le transfert de « l’empire des Grecs aux Latins ». Il se félicitait même de celui des reliques. Dans les années qui suivent il soutenait l’empire latin menacé par ses voisins dont les Bulgares. Il semblait croire l’Union à portée de main, correspondait avec l’empereur de Nicée à ce sujet et tentait de défendre l’Église grecque contre la mainmise sur ses biens du patriarche latin et de ses évêques, ce qui était un point positif ; Mais son intransigeance et celle des légats sur la primauté romaine, la cupidité du clergé latin, l’humiliation et la douleur de 1204 scellèrent définitivement le schisme que l’excommunication de 1054 n’avait pas institué comme on le croit. Le concile de Latran de 1215 rejeta la responsabilité de l’échec de l’Union sur « la superbe des Grecs » et tous les accords conclus à ce sujet au XIVe et au XVe siècle par les empereurs byzantins dans l’espoir d’une croisade ou de secours militaires de l’Occident seront repoussés in fine par le clergé grec et les fidèles.
La fonction du pape à la tête d’un état temporel lui imposait aussi un rôle politique et nous arrivons au détournement de l’idéal de la croisade car il avait mis tout son talent d’administrateur dans l’organisation du financement de la croisade par des prélèvements : il avait créé des décimes de taux et durée divers sur les revenus des cardinaux, du clergé et des ordres comme les Cisterciens et avait béni aussi les aides et impôts exigés par les souverains au nom de diverses croisades. Et il avait étendu l’indulgence générale jusque-là réservée aux pélerins de Terre sainte, à tous ceux qui seraient empêchés pour une raison ou une autre d’accomplir le vœu, à condition de le racheter ; début de la grande dérive des indulgences.
Cette « fiscalisation » de la croisade accompagne donc un nouveau détournement, celui de la croisade elle-même . Elle peut viser désormais toutes sortes de buts autres que la défense de la Terre Sainte et appuie avec succès la Reconquista ibérique et l’avance allemande le long de la Baltique. Elle s’étend aussi aux hérétiques. Dans le Sud de la France après l’échec de la prédication des Cisterciens et de saint Dominique contre les Cathares et l’assassinat du légat en 1208, le pape fait appel au bras armé des voisins du comte de Toulouse auxquels il promet les terres qu’ils récupéreront en butin et cet idéal corrompu sera désormais défendu avec force par les ordres mendiants dans une prédication que je suis tentée de qualifier de détournée. C’est le début de la Croisade des Albigeois, mieux connue que d’autres, qui amène les Capétiens à contrôler le Languedoc à partir de 1226. Innocent III a donc ouvert la voie à des croisades « politiques » dirigées plus tard ou presqu’au même moment contre les ennemis de la papauté en Italie ou ailleurs. Le détournement est non seulement spirituel mais aussi financier et suscite les critiques de nombreux poèmes du XIIIe siècle.
Après les échecs successifs des dernières expéditions en Terre Sainte ou en Égypte et le mystère de la VIIIe et dernière croisade dirigée par Louis IX contre Tunis, la chute d’Acre (1291) et la disparition du royaume de Jérusalem, la croisade originelle suscite encore des projets théoriques mais s’est incarnée essentiellement dans la lutte contre les Turcs en Europe orientale, les Musulmans d’Espagne ou les Barbaresques .
Depuis le XVIe siècle – et je conclus – les Croisades sont l’objet d’études contradictoires, d’interprétations qui sont elles aussi des détournements supplémentaires, ainsi lorsque les media britanniques présentaient en 1917 l’entrée des troupes d’Allenby à Jérusalem comme une dernière Croisade qui effaçait l’échec de celle de Richard Cœur de Lion, la IIIe. De nos jours le langage commun s’approprie le mot et l’applique à toutes sortes de combats et campagnes telles les croisades antitabac, antialcoolique, anti-genre et bien d’autres. Combats plus largement définis dans le Cambridge Dictionary : « Une tentative longue et déterminée de réalisation, changement ou annulation d’une chose en raison de vos croyances». Les buts sont variés, la religion a beaucoup décliné ou disparu mais la conviction demeure et le détournement reste souvent source d’abus.
Je vous remercie