Prix et Fondations Prix Émile Benveniste 2026

Prix Émile Benveniste 2026

L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres recommande la lecture de l’ouvrage intitulé Les dénominations des couleurs dans les langues indo-européennes anciennes. Étude de sémantique comparative de Carlotta Viti, lauréate de son prix Émile Benveniste 2026.

 

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Hommage présenté par Charles de LAMBERTERIE, membre de l’Académie.

 

« J’ai l’honneur de déposer sur le bureau de l’Académie, de la part de son auteur, le livre de Mme Carlotta VITI, Les dénominations des couleurs dans les langues indo-européennes anciennes, Étude de sémantique comparative.

 

Paru en novembre 2025 aux éditions Peeters (Leuven), cet ample ouvrage de 567 pages constitue le volume 109 de la collection linguistique publiée par la Société de linguistique de Paris (directeur : Alain Blanc).

 

Cette collection, rappelons le, a été fondée au début du XXe siècle à l’initiative d’Antoine Meillet, auteur du premier volume, Les dialectes indo-européens, paru en 1908. Mme Carlotta Viti a conscience que son ouvrage se situe dans cette tradition, comme le montrent ces lignes de l’avant-propos (p. XVII) : « J’ai toujours beaucoup aimé les études indo-européennes françaises et l’école d’Antoine Meillet, dont les œuvres m’ont profondément influencée, pour leur combinaison entre l’approche philologique de la linguistique historique et les théories de la linguistique générale. »

 

Mme Carlotta Viti, formée à l’Université de Pise où elle a obtenu son doctorat en 2004, appartient à cette génération de savants qui, une fois pourvus du titre de docteur, ont le souci de parfaire leur formation par des séjours prolongés dans des universités de divers pays, en une sorte de « tour du monde », ce qui leur permet notamment de publier en plusieurs langues. Elle s’est déjà fait connaître par plusieurs travaux relatifs à la syntaxe comparée des langues indo-européennes, dont deux livres : Strategies of subordination in Vedic (2007) et Variation und Wandel in der Syntax der alten indogermanischen Sprachen (2015). L’ouvrage dont elle fait aujourd’hui hommage à l’Académie est le remaniement du mémoire qu’elle a soutenu en 2020 à la Section des sciences historiques et philologiques de l’École pratique des Hautes Études (présentateur : M. Georges-Jean Pinault) pour obtenir une habilitation en linguistique, à la suite de quoi elle a été élue professeur de linguistique des langues anciennes à l’Université de Lorraine.

 

Combinaison de la philologie des langues indo-européennes anciennes, de la linguistique comparée de l’indo-européen et de la linguistique générale : tel est bien le trait qui caractérise le livre de Carlotta Viti. L’introduction (p. 1-27) retrace les travaux relatifs à la « théorie linguistique des couleurs », où deux tendances générales se dessinent : on a d’un côté les « universalistes », qui pensent qu’il existe des « termes fondamentaux de couleur » que les langues du monde ont en commun, et de l’autre les « relativistes », qui jugent illusoire la possibilité d’accéder à un tel niveau. C’est une résurgence du vieux débat qui opposait, chez les philosophes de la Grèce ancienne, les tenants de la nature (φύσις) et les tenants de la « convention » (θέσις). Carlotta Viti montre bien que, dans ce débat comme dans bien d’autres questions, « l’avancement des sciences présuppose une dialectique entre une thèse et une antithèse » (p. 19).

 

Viennent ensuite trois chapitres consacrés au vocabulaire des couleurs que présentent trois langues indo-européennes pourvues d’un riche corpus de textes. C’est une vaste enquête philologique où Carlotta Viti retient les témoignages les plus anciens que l’on trouve en grec ancien (grec homérique, p. 29-130), en latin et en sanskrit. Pour le latin (p. 131-262), elle rend un hommage justifié à l’ouvrage classique de Jacques André, Études sur les termes de couleur dans la langue latine (1949), mais va plus loin que ce dernier, qui prenait pour corpus le latin classique, alors que pour sa part elle étudie le latin archaïque, sur la base des Remains of Old Latin d’E. H. Warmington (4 volumes, 1935-1940). Pour le sanskrit (p. 263-294), le corpus pris en compte est le védique dans son état le plus ancien (Rigveda et Atharvaveda). Chacun de ces trois chapitres comporte, après l’étude des termes étudiés, une synthèse qui rendra les plus grands services.

 

La partie proprement comparative de l’ouvrage, à savoir la « reconstruction des dénominations de couleurs en proto-indo-européen » (chapitre 5, p. 395-478), consiste en une analyse étymologique des termes de couleur (blanc, noir, rouge, jaune, vert, bleu, brun/marron, gris) que l’on peut attribuer à l’indo-européen. C’est un dictionnaire raisonné des racines impliquées dans ces désignations, qui prendra place désormais dans les ouvrages de référence et que les spécialistes de grammaire comparée des langues indo-européennes devront consulter en permanence, en complément aux répertoires étymologiques dont on dispose, tant pour l’indo-européen (Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, de J. Pokorny, 1959 ; Nomina im indogermanischen Lexikon, de D. Wodtko, B. Irslinger et C. Schneider, 2008) que pour chacune des langues ou chacune des branches de la famille, notamment les volumes de la collection « Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series », qui paraît depuis 2005 aux éditions Brill et comporte aujourd’hui une bonne vingtaine de titres.

 

Le chapitre 6, « Résumé et conclusion » (p. 479-510), est une synthèse des résultats obtenus. L’auteur insiste, avec raison, sur les questions de méthode et souligne la nécessité qu’il y a à « stimuler le dialogue scientifique sur les problèmes du changement et de la reconstruction sémantique ainsi que de la sémantique historique en général » (p. 509).

 

Nous avons véritablement là une somme et une belle leçon de méthode, marquée en permanence à la fois par un respect des données prises en compte et par un souci de dépasser le niveau de la simple description. Nous savons tous que l’anglais est la langue dominante de la production scientifique ; on se réjouira d’autant plus de voir publié en français un ouvrage comme celui-ci, appelé à avoir une large diffusion. »