Prix et Fondations Prix Jean-Charles Perrot 2026
L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres recommande la lecture de l’ouvrage intitulé Le tournant linguistique du XVIIIe siècle. Études d’histoire de la langue scientifique de Marc Ratcliff , lauréat de son prix Jean-Charles Perrot 2026.
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Hommage présenté par Marc BARATIN, membre de l’Académie.
« J’ai l’honneur de déposer sur le bureau de l’Académie, de la part de son auteur, M. Marc Ratcliff, le volume intitulé Le tournant linguistique du XVIIIe siècle, Études d’histoire de la langue scientifique, Genève, Droz, 2025, 490 p.
Spécialiste d’histoire des sciences, l’auteur se place ici dans la lignée de Michel Foucault pour examiner la période des Lumières, et plus particulièrement la deuxième partie du XVIIIe s., non pas du point de vue des contenus scientifiques et de l’histoire de leurs théories, mais du point de vue des conditions de possibilité des savoirs. L’hypothèse de départ est en effet que l’analyse des problèmes posés à cette époque par la langue scientifique et l’exploration des dispositifs mis en place pour réguler la communication savante fournissent une clé importante pour comprendre la réorganisation de la culture qui s’opère alors, et notamment la construction des disciplines, dont la répartition se fixe au début du XIXe s. Le « tournant linguistique » identifié par l’auteur désigne le mouvement qui a porté le monde savant, entre 1740 et 1800, à se tourner vers le langage pour répondre, par sa codification et sa standardisation, à la multiplication des informations. Si cette démarche trouve ses racines à la Renaissance et se développe au cours du XVIIe siècle en histoire naturelle et dans les dictionnaires, l’auteur entend montrer qu’elle se généralise dans la seconde partie du XVIIIe siècle, pour apparaître pendant la Révolution comme « une posture indispensable pour implanter les fondations d’une nouvelle discipline ». Face à l’augmentation des mots et des choses, le travail sur le langage apparaît alors comme une condition nécessaire pour élaborer des pratiques scientifiques communautaires et non ambiguës. Par contraste avec l’attitude réaliste du savant tourné vers l’étude des phénomènes, le tournant linguistique caractérise la tendance des savants à s’occuper de questions de langage en traitant notamment de la terminologie et de ses relations hiérarchiques. Cette prise de contrôle des formes et normes du langage et de la communication se manifeste par des classifications, nomenclatures, référencements bibliographiques, dictionnaires, manuels, toutes pratiques visant à l’univocité terminologique, l’économie, la hiérarchisation et la formalisation.
L’ouvrage se présente comme une série d’études particulières, divisées en quatre parties. La première est consacrée au langage méthodologique développé autour du naturaliste génevois Charles Bonnet, auteur de travaux expérimentaux remarqués au milieu du siècle, avant de devenir un des philosophes de la nature les plus lus de l’Europe savante. Les analyses de cette première partie visent à mettre en évidence « les démarcations incertaines du langage méthodologique employé par les savants expérimentalistes des Lumières ».
Le langage de l’expérimentation ainsi mis en place n’est pas le seul vocabulaire disciplinaire des Lumières. Il existe aussi des langages spécialisés, et l’analyse des relations entre les communautés montrent que l’expérimentalisme et la systématique sont en compétition pour réguler les sciences de la nature. D’où l’exploration, dans une deuxième partie, de la guerre des langues scientifiques, qui retrace la confrontation entre deux langues techniques : le latin artificiel de la tradition linnéenne et le langage méthodologique employé par les expérimentalistes dans le cadre des langues vernaculaires, démarche formaliste dans un cas, pragmatique dans l’autre. Une troisième tradition s’installe en France sous l’égide de Buffon, rejetant la langue de la systématique comme « barbare » tout en se distinguant de la tradition expérimentale au lectorat académique pour toucher un lectorat non spécialisé et populariser une histoire naturelle narrative et littéraire, à l’intention en particulier des élites. L’auteur s’appuie sur cette triade pour contester le topos de l’opposition entre Linné et Buffon et souligner plutôt la rencontre de la langue systématique et de la masse lexicale de l’expérimentalisme. Cette deuxième partie montre en effet comment ces deux courants tendent au cours de la seconde moitié du siècle à combiner à la fois les masses lexicales et les règles de construction de chaque langue et leurs catégories fondamentales, de telle façon que se démultiplie l’extension et la puissance de la nouvelle langue scientifique du début du XIXe siècle.
La troisième partie développe la notion, centrale, de tournant linguistique du XVIIIe siècle. Durant la seconde moitié du siècle apparaît un répertoire commun aux savants, en partie indépendant de leur rattachement disciplinaire : les études terminologiques montrent que les frontières entre disciplines sont mouvantes, et que l’intérêt pour la question du langage transcende la double tradition proprement scientifique de l’expérimentalisme et de la systématique. Tandis que le latin constitue la substance du linnéisme comme langue morte permettant toutes les reconstructions et formalisations, le français est la seule autre langue à prétention universaliste de l’époque, défendue par Buffon comme langue des sciences. Il faudra attendre le milieu du XIXe siècle pour qu’on prenne conscience de la dimension irreproductible de l’écriture buffonienne face au caractère nécessairement reproductible du langage normé linnéen. La lente mutation du savoir en élimine l’aspect littéraire.
La quatrième et dernière partie concerne les processus textuels maîtrisés par le monde savant à cette époque du tournant linguistique, mais également les conditions de circulation des traductions en Europe, et enfin une tentative échouée de réforme de l’orthographe.
L’ouvrage, qui a obtenu de notre Académie le prix Jean-Charles Perrot, est un ensemble d’études savantes qui donnent à la multiplicité et à la diversité des travaux scientifiques de la deuxième partie du XVIIIe s., notamment dans le domaine de l’histoire naturelle, une colonne vertébrale et une unité originales et convaincantes. »