Séances Vendredi 5 juin 2026

Note d’information de M. Dominique Stutzmann, sous le patronage de M. Jacques DALARUN : « Intelligence artificielle et manuscrits médiévaux ».

 

Résumé

La publication récente du portail CoMMA, avec plus de trente mille manuscrits médiévaux intégralement transcrits par ordinateur, démontre que l’intelligence artificielle et l’analyse computationnelle de l’image se sont introduites dans l’atelier du médiéviste et transforment désormais en profondeur l’étude des manuscrits médiévaux. Les disciplines que sont la paléographie, la codicologie et la diplomatique, au plus proche des documents matériels, mais aussi les sciences du texte et des représentations, comme la philologie, l’ecdotique, l’histoire littéraire et l’histoire de l’art se trouvent ainsi confrontées à un renouvellement sans précédent de leurs méthodes et de leurs horizons d’enquête. Ce que les érudits accomplissaient au terme de décennies de fréquentation patiente d’archives et de bibliothèques, peut désormais être conduit à une échelle massive, sur des corpus de dizaines ou de centaines de milliers de pièces. Cette démesure n’est pas sans vertige. 

Pour la matière textuelle, outre la transcription automatisée des écritures historiques, les algorithmes d’apprentissage automatique permettent désormais l’identification des œuvres transmises et des éléments significatifs comme les lieux, personnes et institutions qui y sont mentionnés. En archéologie du livre, ils autorisent avec une fiabilité toujours croissante la datation des manuscrits, l’identification des copistes et des peintres, la détection des mises en page et l’identification des éléments iconographiques. Ces traitements à large échelle ne se réduisent pas à la logique du grand nombre : ils rendent lisibles, dans la masse, des micro-phénomènes que l’enquête traditionnelle, faute de moyens, ne pouvait qu’entrevoir. Et c’est peut-être là leur apport le plus inattendu. 

Cette révolution des conditions de travail appelle cependant un examen critique aussi rigoureux que l’enthousiasme qu’elle suscite parfois. La fiabilité statistique ne saurait tenir lieu de validation philologique, les corpus d’entraînement sur lesquels reposent les modèles ne sont pas neutres et les écritures et langues rares risquent d’être durablement invisibilisées. Allier expertise humaine et capacités computationnelles pour produire une science fidèle aux exigences inchangées de critique et de rigueur demeure un défi considérable. Ces enjeux débordent à l’évidence le cercle des spécialistes : à l’heure où des millions de documents patrimoniaux sont numérisés et indexés par des algorithmes, et où les mêmes technologies permettent de fabriquer de faux documents historiques d’une troublante vraisemblance, il incombe aux institutions de conservation, de recherche et de formation de garantir que la puissance des outils ne l’emporte pas sur l’intelligence des questions. 

 


 

Communication de Mme Anita Quiles, sous le patronage du Secrétaire perpétuel Nicolas GRIMAL : « Chuchuwayha : Homme et Nature en Similkameen ».

 

Résumé 

Le site de Chuchuwayha (Colombie Britannique, Canada) est un site archéologique dont les dimensions patrimoniales s’inscrivent dans les valeurs culturelles portées par la communauté des Upper Similkameen Indian Band (USIB). Situé au pied d’un escarpement granitique, il conserve un dispositif rupestre sacré réalisé à base d’ocre et s’inscrit dans un contexte naturel et paysager à fort sens pour les membres de la communauté USIB. C’est à leur demande qu’a été monté en 2015 ce programme de recherches archéologiques Chuchuwayha : Homme et Nature en Similkameen, avec l’objectif « d’apporter des réponses aux questions sur le passé, pour le futur de nos enfants ». Il cherche à restituer un cadre chronologique complexe des niveaux culturels identifiés, de l’art rupestre associé, et plus largement, de la vie du site. 

Considérant le site de Chuchuwayha comme un espace de dialogue universel entre la nature, les hommes et les sociétés, l’étude s’inscrit dans une approche multiscalaire à la fois spatiale et temporelle, confrontant les temps des hommes et ceux de la nature. L’étude archéologique intégrée de son environnement physique, naturel et anthropique mobilise les champs de l’archéologie, de l’ethnoarchéologie mais aussi des sciences des archéomatériaux et des géosciences. Différentes stratégies analytiques sont investies sur des archives anthropiques et naturels, abordant les relations du site avec les grandes formes qui composent l’architecture de la vallée et les spécificités du cadre physique du site, la morphologie des parois conservant les pictographes et les archives des cultures matérielles. 

L’intégration dans une même chaîne de raisonnement de l’ensemble de ces enregistrements des temps du site offre un modèle chronologique de la vie du site sacré de Chuchuwayha, restituant plus de 5500 ans de fréquentations humaines associées aux reconstitutions des paléo-paysages et à la réalisation des peintures. 

 

Mots clés : Chuchuwayha, datations, chronologie, géomorphologie, art rupestre