Fouilles archéologiques Mission pluridisciplinaire de Larsa-‘Oueili (Irak du Sud) 

 

 

 

Présentation

 

Après une interruption de trente ans due aux récents conflits, la mission de Larsa-‘Oueili a repris ses travaux de terrain en 2019, sous la direction de Régis Vallet (CNRS, UMR 8068 TEMPS, Nanterre). 

 

Larsa est l’une des plus vastes métropoles de Mésopotamie, qu’elle domina au début du IIe millénaire avant notre ère. La ville s’étendait à cette époque sur 200 ha, soit la dimension de Paris sous Philippe Auguste. Le site est exploré par les chercheurs français depuis 1933. Tell el ‘Oueili, découvert en 1967 par André Parrot et Robert Mc C. Adams, est le seul site donnant accès aux origines du peuplement sédentaire de la Basse Mésopotamie, au VIIe millénaire av. n. ère. Le nouveau projet est une approche pluridisciplinaire du terrain sud-irakien, comportant des volets scientifiques mais aussi patrimoniaux et de formation. L’équipe est euro-irakienne et rassemble une quarantaine de chercheurs et ingénieurs, dont une vingtaine de missionnaires chaque année. En terme économique, le projet génère plusieurs dizaines d’emplois saisonniers. L’implication de la population dans les opérations de terrain sert de vecteur à sa sensibilisation à la conservation de son patrimoine culturel. De fait, le pillage a cessé depuis la reprise des travaux.  

 

Larsa est au cœur de la zone des grands sites de Mésopotamie du sud, où de gigantesques mégapoles, les premières villes de l’Histoire, émergent dans le courant du IVe millénaire. A Larsa et ‘Oueili, nous étudions la trajectoire historique locale sur six millénaires: la formation, la structure, le fonctionnement et l’évolution de cette immense mégapole, ainsi que la question cruciale de son insertion dans son environnement naturel et en particulier la gestion des ressources en eau. 

 

L’urbanisme de la ville accessible en surface, celle du IIe millénaire av. n. ère, fait l’objet d’un programme pluridisciplinaire croisant les approches archéologique, géophysique et paléogéographique. L’attention s’est focalisée jusqu’ici sur l’enveloppe (les remparts) et le réseau de canaux. Contre toute attente, nos travaux ont retrouvé et cartographié la totalité du tracé des remparts (en briques crues), que l’on croyait disparus (fig. 1). Plusieurs centaines de canaux de tous gabarits (jusqu’à 25 m de large) ont été identifiés, associés à une quinzaine de bassins de taille variable, dont une grande réserve intra-muros, au nord-ouest du site, et le port de la ville à son extrémité sud. Ces découvertes font de Larsa le site proche-oriental dont le réseau hydraulique est le mieux connu. Un premier chantier de fouilles destiné à mettre au jour des structures hydrauliques a été ouvert en 2021, avec pour objectif la pile orientale du pont (B69) qui traverse le Grand canal près de la ziggourat, au centre de la ville (fig. 2). Une brique inscrite du roi Sin-iddinam (1849-1843) était en place au sommet de la structure. 

Un autre programme s’intéresse au cœur monumental de la ville. Notre attention s’est portée sur le tell B50, au nord de l’Ebabbar, le temple de Shamash le dieu-soleil, divinité poliade de la cité, qui a tant occupé nos prédécesseurs. Des prospections y ont découvert en 2019 un vaste complexe rectangulaire de 7250 m2 (127 x 61 m) (fig. 3). Un sondage a révélé que le bâtiment est conservé sur 4,5 m d’élévation, jusqu’au premier étage. Une seule pièce a été fouillée jusqu’à présent, qui a livré dix briques inscrites du roi Sin-iddinam, commémorant ses travaux dans l’Ebabbar voisin. Compte tenu des caractéristiques de cette construction royale, l’identification la plus probable est qu’il s’agit du « Gipar », le temple-résidence des prêtresses consacrées au dieu Shamash. 

 

Un peu plus au nord, c’est l’habitat que nous explorons, à travers la fouille de deux grandes résidences somptuaires, B48 et B49, de la fin du XXe siècle av. n. ère. Les découvertes les plus inattendues proviennent du bâtiment B49 (1480 m²) dont le dégagement a commencé en 2021 (fig. 4). Il s’agit d’une résidence de standing le plus élevé. Plusieurs pièces sont carrelées de briques cuites et l’utilisation d’enduit de bitume est fréquente. Trois pièces ont été fouillées, dont la salle d’archives 1598. Elle contenait une grande quantité de tablettes cunéiformes, manifestement jetées sur le sol et délibérément détruites avant l’incendie du bâtiment. Le personnage principal des archives est Etellum, premier ministre des rois Gungunum (1932-1906) et Abi-saré (1905-1895) (fig. 5). C’est la première fois que l’on découvre en Mésopotamie la résidence d’un chef de gouvernement. La destruction violente de la résidence du premier ministre d’Abi-saré apporte un éclairage nouveau sur la fin du règne de ce dernier, probablement déposé par la force. Une toute nouvelle page de l’histoire de Larsa est ainsi révélée. 

 

A ‘Oueili, ce sont les niveaux du VIIe millénaire av. n. ère que l’on exploite (période « Obeid 0 »). 600 m2 en sont pour l’instant dégagés, qui nous livrent l’image de l’un des premiers villages sédentaires de la plaine alluviale. L’habitat est beaucoup plus dense que prévu et associe de grandes résidences tripartites à salles hypostyles à de nombreux petits greniers et ateliers, séparés par d’étroites ruelles (fig. 6). Cette configuration est en rupture avec les grands greniers collectifs centralisés connus aux phases plus anciennes, et montre une communauté se restructurant autour de plusieurs lignages concurrents, selon une configuration que l’on pensait apparaître plus tard, dans le courant du 6e millénaire. Dès sa période formative, il apparaît ainsi que l’Obeid connaît une forte dynamique évolutive. 

Régis Vallet

 

Chercheur au CNRS, membre de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) et directeur de la Mission de Larsa-‘Oueili (Irak du Sud).

 

Page personnel : https://cnrs.academia.edu/RegisVallet

 

Adresse mail : regis.vallet@cnrs.fr

Liens complémentaires : 

 

Choix d’articles : 

 

  • R. Vallet, A. Jacquet, « Preliminary results of the 2021–2022 campaigns at Larsa », in Iraq, I. Thuessen et al. éd., Proceedings of the 13th International Congress on the Archaeology of the Ancient Near East, Theme 1A Field Report, Copenhagen 22-26 May 2023, Harrassowitz Werlag, Wiesbaden, à paraître 2025. 
    • L. Cez, R. Vallet, L. Darras, “The Hydraulic System of Larsa (South Iraq)”, ibid., à paraître 2025. 
  • J.S. Baldi, E. Baudouin, R. Vallet, “At the origins of the Ubaid world: Recent insights from Tell el-‘Uwaili (southern Iraq)», ibid., à paraître 2025. 
  • R. Vallet, « Découvertes récentes à Larsa (Iraq) », Comptes rendus des Séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 2024, fasc. I, à paraître 2025. 
  • Id., Larsa and Tell el-‘Uwaili (Iraq), « Preliminary Results (2019-2021)», in N. Marchetti, F. Cavaliere, E. Cirelli, C. D’Orazio, G. Giacosa, M. Guidetti et E. Mariani éd., Proceedings of the 12th International Congress on the Archaeology of the Ancient Near East, vol. 2, Harrassowitz Werlag, Wiesbaden, 2023, p. 629-64.  
  • R. Vallet éd., Larsa-‘Uwaili annual report 2021-2022, State Board of Antiquities and Heritage of Iraq, 227 p., 2022, disponible à: https://cnrs.academia.edu/RegisVallet 
  • R. Vallet , J. Baldi, C. Padovani, R. Abd-el-Kadim, C. Douché, “Preliminary Report on the VIIIth And IXth Campaigns at Tell el-‘Uwaili”, Sumer LXVI, 2020, p. 11-40. 
  • R. Vallet et al., “Preliminary Report on the XIVth and XVth Campaigns at Larsa”, Sumer LXVI, 2020, p. 133-176. 

Légendes des figures : 

 

  • Figure 1 : Nouveau plan général de Larsa (2022) ; 
  • Figure 2 : Vestiges du pont (B69) construit par le roi Sin-iddinam (1849-1843) sur le Grand canal, au centre de la ville, vus depuis le quai oriental du canal (au premier plan). Au centre, les piles orientales de la structure (plusieurs états), en briques cuites, en cours de fouille (2023). Au fond, la ziggurat ; 
  • Figure 3 : Chantier B50. Le temple du Gipar en cours de fouille, du sud (2019) ; 
  • Figure 4 : La résidence B49, en cours de fouille, du nord-ouest (2021). La petite pièce brûlée au premier plan à droite est la salle d’archive 1598 ; 
  • Figure 5 : Empreinte du sceau d’Etellum, premier ministre (sukkalmah) des rois Gungunum (1932-1906) et Abi-saré (1905-1895), provenant de la salle d’archives 1598 ;
  • Figure 6 : Tell el ‘Oueili, le niveau 5, Obeid 0 final (c. 6000 av. n. ère), en cours de fouille (vue partielle depuis le nord, 2021). Au premier plan, enserré par des greniers et desservi par d’étroites ruelles, le petit atelier tripartite B110. Ses aménagements et les artefacts recueillis montrent que l’on y faisait de la farine, du pain et probablement aussi de la bière.