Actions pédagogiques 24 février 2017 : rencontre avec l’Académicien Olivier PICARD

24 février 2017 : rencontre avec l’Académicien Olivier PICARD

Alexandrie d’Égypte

 

Académicien intervenant : M. Olivier Picard, spécialiste de numismatique grecque. Ancien directeur de l’École française d’Athènes d’archéologie et professeur à la Sorbonne, il a travaillé en particulier sur les monnaies du nord de la Grèce et de l’Égypte ancienne.

 

Classe invitée : classe de 28 élèves de M. Jean-François Croz, Professeur de Lettres classiques au lycée Louis Armand à Eaubonne (95).
Le groupe d’élèves, accompagné de deux professeurs, M. Croz et Mme Besida, a été reçu par les professeurs détachés à l’AIBL, Mme Mathilde Douthe et M. Matthieu Guyot.

En grande majorité élèves de seconde, les jeunes visiteurs suivent l’enseignement d’exploration « Langues et cultures de l’antiquité » où sont lycéens latinistes ou hellénistes.

 

Objectifs pédagogiques des professeurs
Leurs professeurs avaient plusieurs objectifs pédagogiques.

– Il s’agissait tout d’abord de faire découvrir à des élèves de la banlieue nord de Paris le cadre prestigieux de la Coupole et de la bibliothèque de l’Institut auquel ils n’auraient pas eu facilement accès par ailleurs et de susciter ou d’alimenter leur curiosité intellectuelle.

– D’autre part, par la rencontre avec M. Picard, qui a beaucoup travaillé sur l’Égypte hellénistique, il s’agissait d’approfondir les thèmes traités sous la forme d’exposés dans le cadre de l’enseignement d’exploration. Le thème choisi est « La ville d’Alexandrie », qui est également le thème du concours international Cicero, auquel sont inscrits les élèves du lycée, qui comporte une épreuve de culture générale et une traduction pour les élèves latinistes.

Les professeurs détachés à l’AIBL et M. Olivier Picard se sont efforcés de proposer une rencontre qui corresponde à ces attentes.

LA VISITE

 

Après un moment d’accueil consacré à faire connaissance avec les élèves, ces derniers ont été répartis en deux groupes par leurs professeurs, afin notamment de faciliter la visite de la bibliothèque de l’Institut de France.

 

À la bibliothèque de l’Institut
Les élèves sont accueillis en deux groupes successifs par Mmes Françoise Bérard, directeur de la bibliothèque, et Mathilde Douthe, professeur agrégée détachée à l’AIBL.

Mme Bérard présente tout d’abord les collections et les fonctions de la Bibliothèque. La bibliothèque a été fondée et installée au palais après la refondation de l’Institut et des Académies à l’époque napoléonienne. Les collections sont fondées sur les « dépôts littéraires » créés à la Révolution française principalement par des confiscations et qui sont la source de la plupart des bibliothèques publiques à Paris et dans les grandes villes de France. Elles sont enrichies par des dons des académiciens et des Académies, des legs, des échanges avec d’autres institutions. On estime la richesse du fonds à environ 1 500 000 volumes, chiffre qui ne sera assuré qu’après la rétro conversion totale du catalogue, c’est-à-dire l’informatisation des notices du catalogue pour permettre une consultation à distance et plus efficace. La vocation de la Bibliothèque de l’Institut est d’être la bibliothèque des académiciens. Elle tente donc de couvrir l’ensemble des champs disciplinaires dans une perspective encyclopédiste. Il faut bien avouer que pour ce qui est des sciences dures, la masse de la production scientifique rend cette tentative impossible. la bibliothèque s’est donc recentrée sur l’histoire des sciences et sur les sciences humaines.

 

L’EXPOSÉ

 

Exposé de M. Picard en grande salle des séances : Alexandrie d’Égypte.

 

Les élèves sont installés dans la grande salle des séances aux places occupées habituellement par les Académiciens. M. Olivier Picard les accueille depuis le bureau. Il leur présente un exposé intitulé « Alexandrie d’Égypte », illustré par un diaporama.

 

Après une présentation de la ville moderne, qui occupe l’emplacement de la ville antique, M. Picard fait remarquer deux continuités entre l’Antiquité et aujourd’hui : le nom, qui est resté le même, et l’emplacement de la bibliothèque de la ville qui se situe à la frontière de la ville ancienne et de la zone des palais royaux. Le bâtiment de forme ronde, un « camembert incliné » veut rappeler la grande bibliothèque antique d’Alexandrie, renommée dans le monde entier.

 

 

 

 

 

La ville a été fondée par Alexandre qui cherchait surtout un port pour sa flotte en Égypte. À la mort de ce dernier, l’un de ses proches généraux, Ptolémée, fils de Lagos, a compris qu’il ne serait pas possible de maintenir unifié l’immense empire conquis par Alexandre et qu’il était plus profitable de choisir un territoire limité mais intéressant. Il a choisi l’Égypte, pays riche, et Alexandrie pour capitale. La ville se développe autour des palais, mais surtout du port, qui, grâce à un canal entre le lac Maréotis (dont le nom s’est également maintenu en arabe) et la mer, permet une jonction aisée entre le Nil et la Méditerranée. Cet emplacement a été fort utile à l’époque romaine, car il permettait l’envoi à Rome du blé d’Égypte qui alimentait l’annone de la ville de Rome, ce qui a permis aux empereurs de nourrir la population de l’Urbs et ainsi de maintenir la paix sociale.

 

 

Ptolémée a développé et abrité à Alexandrie une flotte importante, ce qui a eu une conséquence importante pour la population de la ville. Les bateaux nécessitent un nombre important de rameurs. Par exemple, une trirème, le plus petit navire de guerre, est manœuvrée par 80 hommes. Une part importante de ces rameurs a été fournie par une population nouvelle venue s’installer à Alexandrie : les Juifs, qui ont cohabité avec les Égyptiens et les Grecs. Même si un auteur antique a avancé le nombre démesuré d’un million de Juifs en Égypte, on peut raisonnablement estimer qu’il y avait plus de 100 000 Juifs à Alexandrie

 

 

 

 

 

 

L’île de Pharos, sur laquelle a été construit le fameux phare d’Alexandrie, est déjà mentionnée dans l’Antiquité. Le phare a été détruit par des tremblements de terre successifs, et malgré les récentes fouilles sous-marines, la reconstitution reste théorique. Il y aurait eu une tour carrée, surmontée d’une tour octogonale, elle-même surmontée d’une tour circulaire avec une colonnade au centre de laquelle se trouvait le feu qui éclairait l’entrée du port. Cette image d’une lumière éclairant l’entrée d’une ville est passée dans l’imaginaire collectif et il ne fait guère de doute que Bartoldi concevant la Statue de la Liberté pour l’entrée du port de New York en était imprégnée. De nos jours, sur l’île de Pharos se trouve une forteresse construite par Bey Qat pour protéger l’entrée du port.

 

 

Depuis 1993, Jean-Yves Empereur avec le Centre d’études alexandrines se consacre à l’étude de l’Alexandrie gréco-romaine. La ville elle-même et cette période de l’histoire de l’Égypte avaient jusque-là peu intéressé les archéologues, qui étaient plus attirés par les grands monuments de l’époque pharaonique et gêné par la ville moderne implantée au même endroit que la ville antique. Mais le remplacement des maisons basses par des immeubles a permis de réaliser plusieurs fouilles d’importance.

 

 

Ce n’est pas le plan de la ville qui a été établi, car celui-ci s’est maintenu à travers le Moyen Âge – le réseau de rues est l’élément le plus stable dans une agglomération. Les fouilles ont permis de rassembler quantité d’informations sur la vie quotidienne à Alexandrie et surtout de faire la part entre les influences grecques et égyptiennes.

« D’ALEXANDRE À CLÉOPÂTRE ET À AUGUSTE »

 

M. Picard présente grâce à cette diapositive l’évolution de la représentation des Lagides sur les monnaies :

  • Alexandre le premier se fait représenter en Héraclès. Mais cette représentation devient tellement familière, en particulier des soldats payés avec est pièces, qu’elles sont vite appelées des alexandres.
  • Ptolémée Ier, fondateur de la dynastie des Lagides, a régné de 324 à 281 av. J.-C. Il se fait représenter avec sa femme, ce qui deviendra la norme sur les monnaies de la dynastie.
  • Ptolémée II, qui a institué la législation grecque en Égypte, est représenté avec sa femme qui est également sa sœur. Cela lui vaut son surnom de Philadelphe et institue une tradition de mariage entre frère et sœur dans la dynastie.
  • La dernière reine d’Égypte Cléopâtre, avec son mari Antoine. Antoine a bien « la tête de brute » qui correspond au portrait que dressent de lui les historiens. Quant à Cléopâtre, les recherches continuent pour savoir quel était donc ce nez dont la renommée a traversé les siècles…

 

 

 

 

 

 

L’IMPORTANCE DE LA NATURE

 

La vallée du Nil est aujourd’hui, comme dans l’Antiquité très riche en cultures sur trois étages : blé, arbres fruitiers, palmiers. La limite nette entre ces espaces fertiles et le désert est un des paysages les plus impressionnants d’Égypte, n’en déplaise aux pyramides ! Hérodote disait déjà qu’en Égypte, pays qui ne faisait rien comme tout le monde, l’eau montait de la terre au lieu de tomber du ciel.

 

Les fouilles ont mis en évidence l’importance de cette agriculture à travers l’étude des villas agricoles, des pressoirs, etc

 

 

LES DIEUX ET LA BIBLIOTHÈQUE

 

Les Grecs ont apporté leurs propres dieux, mais ont été intéressés également par la puissance des dieux locaux, en particulier Apis, le dieu-taureau. C’est ainsi que Sarapis est devenu le dieu principal d’Alexandrie, célébré dans un grand sanctuaire où a été mis au jour par exemple un sphinx, élément de tradition égyptienne, avec une tête caractéristique de la sculpture grecque.

 

Le même type de mélange se retrouve pour l’architecture.

 

La bibliothèque et la bibliothèque du Sarapeion sont représentatives de la grande tradition lettrée de la ville d’Alexandrie : de nombreux poètes, philosophes, juristes… y ont travaillé. Sa renommée à ce propos s’est répandus dans toute la Méditerranée jusqu’à la fin de l’Antiquité et au-delà. Témoins de cette vie intellectuelle sont plusieurs odéons, en forme de petits théâtres, qui étaient en réalité des salles de cours.
On peut donner comme exemple Manéthon, qui avait rédigé à la demande Ptolémée II une histoire de l’Égypte pharaonique. Son texte, conservé de manière fragmentaire, a été la seule source écrite jusqu’au déchiffrement du hiéroglyphique.

 

LANGUES ET ÉCRITURES

Présentation de la pierre de Rosette : le nom vient du lieu de découverte : la ville de Rosette en français et de Rachid en arabe. Elle a été découverte lors de la guerre napoléonienne en Égypte par un lieutenant français. Le bateau sur lequel elle était rapportée en France a été capturé par les Anglais, ce qui fait qu’elle appartient maintenant au British Museum. Elle a été la base du déchiffrement de l’écriture hiéroglyphique, par Young et Champollion, à partir des hypothèses que les hiéroglyphes étaient une écriture alphabétique et que dans les cartouches se trouvaient les noms propres comme potolemaios.
La pierre de Rosette porte trois des quatre écritures connues à Alexandrie :

  1. le hiéroglyphique, écriture qui note des sons, et non pas des idéogrammes, en particulier dans les textes monumentaux ;
  2. le démotique, qui note la même langue égyptienne, mais de façon plus courante ;
  3. le grec, représenté par des inscriptions, mais surtout par des milliers de papyrus, qui ont été conservés en Égypte, phénomène quasi unique dans le monde méditerranéen ;
  4. l’araméén, la langue de Juifs de l’époque.

 

Cette cohabitation de langues et de cultes a conduit à ce que se produise un événement considérable pour l’histoire de l’Orient et de l’Occident : la Septante.
En effet, les Égyptiens suivaient les lois des sanctuaires. Les Grecs suivaient les lois grecques. Les Juifs suivaient les lois juives, contenues principalement dans la Torah, écrite en araméen. Mais les juifs d’Alexandrie vivaient dans un milieu fortement hellénisé et certains ont perdu l’usage de l’araméen, ce qui posait des problèmes en cas de recours à la justice et pour les rites de la vie quotidienne. La Bible a donc été traduite en grec, par 70 traducteurs dits-ont, ce qui explique son nom de bible des Septante. La légende dit qu’un miracle a fait que les 70 savants ont tous traduit le volume en une nuit et tous de la même façon, miracle qui permet de conserver son caractère sacré au texte. Mais cet événement a eu un retentissement considérable. À cause d’Alexandrie et de ses rameurs juifs, une culture juive s’est développée en grec et c’est ainsi que les évangiles ont été écrites en grec, rendant le christianisme accessible à tous les milieux cultivés de l’empire romain et à tous les habitants du monde hellénisé.

 

L’AU-DELÀ

 

Le mélange des populations se remarque aussi dans les traditions funéraires. Les Grecs sont arrivés avec l’habitude majoritaire de l’incinération. Pour les Égyptiens qui croyaient à la survie de l’âme après la mort et à une sorte de jugement dernier, c’était une abomination. C’est pourquoi on trouve à Alexandrie de nombreuses nécropoles sous forme de tombes souterraines creusées dans le rocher où sont enterrés aussi bien des Grecs que des Égyptiens, avec des influences réciproques des rites funéraires.

 

EN CONCLUSION
Pour M. Picard, trois points essentiels pour comprendre le rôle et la place de la ville d’Alexandrie :

– Alexandrie est un port sur la côte méditerranéenne qui communique avec le Nil ;

– Alexandrie est la capitale du royaume ptolémaïque, royaume cosmopolite ;

– Alexandrie a joué un rôle exceptionnel dans l’histoire intellectuelle et religieuse, car c’est le lieu où les Grecs ont cherché à comprendre d’autres cultures.

L’ÉCHANGE

Après son exposé, M. Picard invite les élèves, qui ont pour la plupart suivi attentivement ses propos, à poser des questions : « Il n’y a pas de questions idiotes, la seule idiotie c’est de rester sans poser les questions que l’on a. »

– Un élève demande à propos des odéons s’ils étaient uniquement des salles de cours ou également des salles de spectacle.

– M. Picard répond que les odéons, malgré leur forme de petits théâtres, étaient bien des salles de cours. Les spectacles sont représentés à Alexandrie par quelques vestiges de théâtres, mais avaient lieu également dans les nombreux gymnases de la ville. L’activité théâtrale est cependant assurée, car elle est documentée par un grand nombre de figurines d’acteurs en terre cuite.

– Une élève demande pourquoi Alexandre le Grand a choisi le site d’Alexandrie pour y construire une ville.

– Alexandre a cherché, en venant en Égypte, à résoudre ses problèmes financiers. D’un point de vue stratégique et militaire, il aurait été plus logique, après sa victoire en Syrie, qu’Alexandre poursuive le Grand roi, roi des Perses sans lui laisser le temps de reconstituer son armée. Or il va en Égypte, ce qui laisse plus de deux ans à son adversaire pour rassembler ses forces. Qu’allait-il chercher en Égypte ?
Il faut savoir que l’Égypte est un pays riche qui paye depuis sa conquête par les Perses un lourd tribut au Grand Roi, tribut en argent ou en nature, la question n’est pas entièrement tranchée. C’est cela qui a amené Alexandre en Égypte : par cette conquête, il récupérait le tribut à son profit – surtout en nature, c’est-à-dire principalement en blé – et assurait ses arrières financiers. À partir de ce moment, dans les années 330, il n’a plus eu de problèmes financiers. Le détour par l’Égypte, qui peut sembler une erreur stratégique, est au contraire un coup de génie qui a permis la poursuite des conquêtes.

– Une autre élève demande si les différentes cultures religieuses présentes à Alexandrie cohabitaient ou se mélangeait.

-M. Picard ajoute à ce qu’il a précédemment dit sur les Juifs et les Grecs un élément sur le mélange religieux des traditions grecques et des traditions égyptiennes. Pour les Grecs, les dieux égyptiens n’étaient pas des ennemis de leurs dieux, mais des puissances qu’ils pouvaient essayer d’utiliser à leur profit. C’est ainsi que s’est développée une forme de culte égyptien adaptée aux Grecs. Outre Sarapis déjà cité, la grande déesse égyptienne qui est devenue une grande déesse dans le monde grec et ensuite romain, est Isis. Il existait d’ailleurs à Alexandrie une Isis protectrice de la navigation qui est devenue une déesse importante dans toute la Méditerranée – par exemple à Délos.

Pour finir

Tout le monde – élèves, enseignants, M. Picard et les professeurs détachés à l’AIBL – se retrouve pour une photo souvenir dans l’escalier d’honneur du palais de l’Institut de France devant la statue de Minerve, déesse de la sagesse, « patronne » de l’Académie !