Prix et Fondations Prix du Budget 2026
L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres recommande la lecture des Fragments et témoignages du philosophe néoplatonicien Numénius d’Apamée édités par Fabienne Jourdan, lauréate de son prix du Budget 2026.
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Hommage présenté par M. Jacques JOUANNA, membre de l’Académie.
Fabienne Jourdan, Numénius. Fragments et témoignages – I. Introduction générale. ‘Sur la dissension des Académiciens à l’encontre de Platon’, ‘Sur les secrets présents chez Platon’. Textes édités, traduits et présentés par F. B., Paris, Les Belles Lettres, Collection « Fragments », 853 pages.
Ce livre proposé pour le Prix du Budget est une contribution majeure à la connaissance de Numénius, philosophe de tradition platonicienne originaire d’Apamée, dont les dates exactes sont inconnues (IIe siècle), mais qui est antérieur à Plotin – lequel a été soupçonné de l’avoir plagié. Numénius, qui promeut un Platon pythagorisé, ne nous est accessible que par des fragments transmis notamment par la Préparation évangélique d’Eusèbe de Césarée, et il n’est ainsi connu que par sa réception chez les auteurs chrétiens et néoplatoniciens.
La Collection des Universités de France compte déjà parmi ses éditions un volume rassemblant les fragments de Numénius, publié en 1973 par le P. Édouard des Places, Correspondant de l’Académie, qui lui-même prenait la suite de l’édition d’Emiel-August Leemans (Studie over den Wijsgeer Numenius van Apamea met Uitgave der Fragmenten, « Académie royale de Belgique, Classe des Lettres, 8°, XXXVII, 2 », Bruxelles, 1937). Alors que le volume de la CUF comporte 156 pages, l’ouvrage de Fabienne Jourdan, premier d’une série de trois volumes, en compte à lui seul 853. C’est dire l’immensité du travail réalisé par cette chercheuse, Directrice de recherche au CNRS, médaille de bronze du CNRS (2013) et prix Zographos de l’Association des études grecques (2012), membre de l’UMR Orient et Méditerranée (et associée au Centre Léon Robin). Ce travail magistral se situe dans le droit fil des très nombreuses études consacrées depuis des décennies aux auteurs de tradition platonicienne à l’époque impériale, antérieurs au virage du néoplatonisme. L’édition commentée des fragments de Numénius constituait le travail original au coeur du monumental dossier d’Habilitation à diriger des recherches (4642 pages !) soutenu par Fabienne Jourdan le 23 novembre 2019 à Sorbonne Université, devant un jury que présidait Philippe Hoffmann, et l’édition commentée donné dans la collection « Fragments » des Belles Lettres est issu de ce remarquable dossier d’HDR. Il est utile de rappeler que l’on doit aussi à Fabienne Jourdan, auteure d’une oeuvre considérable qui porte principalement sur le platonisme du IIe siècle, quatre livres d’importance majeure : – une traduction commentée avec texte grec du Papyrus de Derveni (Les Belles Lettres 2003) ; – une traduction commentée du Poème judéo-hellénistique attribué à Orphée (Les Belles Lettres 2010) ; – Orphée et les Chrétiens. La réception du mythe d’Orphée dans la littérature chrétienne grecque des cinq premiers siècles (2 volumes, Les Belles Lettres 2010-2011) ; – et enfin, plus récemment : Penser et être Dieu : Essais sur l’enseignement de Numénius mis en regard des oracles chaldaïques et lu par Proclus, Heidelberg, Universitatsverlag Winter, 2023 (550 p.).
Le projet de Fabienne Jourdan consiste ici à rééditer et à commenter de manière approfondie – en distinguant entre fragments et témoignages – ce que nous avons conservé des trois principaux ouvrages de Numénius : Sur la dissension des Académiciens à l’encontre de Platon, Sur les secrets présents chez Platon et Sur le bien. Le premier texte est un véritable pamphlet, dans lequel Numénius définit la position qu’il s’attribue dans la tradition platonicienne. Il s’oppose aux successeurs de Platon au sein de l’Académie, ainsi qu’à Aristote et aux Stoïciens, tous considérés comme des disciples infidèles de Platon, et il opère un retour au seul Platon, à un platonisme authentique inspiré par Pythagore. À la pensée authentique de Platon il oppose avec un grand talent littéraire le tableau des trahisons successives perpétrées par les membres de l’école, que caractérise la « dissension » (διάστασις), et son exposé – dont il est probable que Porphyre s’est ensuite inspiré – est riche d’informations encore trop peu exploitées sur l’histoire de la philosophie antique. Fabienne Jourdan choisit de façon judicieuse de donner la première place, dans son édition, aux fragments de cet ouvrage, parce qu’il permet de comprendre l’inspiration fondamentale de Numénius : le retour à un Platon « pythagorisé ». Ce choix se distingue de celui du P. des Places, qui adoptait un ordre tout à fait différent (1. Du Bien, 2. Des secrets de Platon, et 3. Sur l’infidélité de l’Académie à Platon). On doit à Eusèbe de Césarée l’unique fragment conservé du traité Sur les secrets présents chez Platon, qui pourrait s’articuler au traité Sur la dissension, et qui semble porter sur le recours à la méthode d’écriture cryptée – Socrate et Platon étant deux disciples de Pythagore recourant à cette méthode, en particulier pour la théologie. Les fragments du traité Sur le bien (présenté aux p. 138-171 de l’Introduction générale de ce volume I) occuperont à eux seuls le deuxième volume prévu dans la collection « Fragments », et Numénius y expose une théologie personnelle, dont l’originalité consiste moins en l’identification du Bien et de l’Être que dans une lecture fine de Platon, combinant par exemple le Bien de République VI avec le Démiurge du Timée, le Bien n’étant pas véritablement « au-delà de l’ousia » (ἐπέκεινα τῆς οὐσίας), mais plutôt son sommet, et étant un sans être l’Un. Un des traits les plus saillants – et énigmatiques – de la théologie de Numénius, souvent commenté, est la distinction entre deux Intellects, un intellect pur qui intellige et un second intellect à fonction démiurgique : on a relevé une parenté structurelle avec la théologie – contemporaine – des Oracles Chaldaïques (conçus sous le règne de Marc-Aurèle), sans que le rapport entre les deux doctrines puisse être clairement élucidé (y a-t-il une influence de l’une sur l’autre ou bien une commune appartenance à une tendance du platonisme d’époque impériale ?).
Fabienne Jourdan réorganise les fragments de Numénius dans un ordre différent de celui d’Édouard des Places et consacre une section de son Introduction (p. 7-39) à la transmission des fragments chez les auteurs chrétiens (Eusèbe) et néoplatoniciens. Ce sont essentiellement les livres IX, XI, XIII, XIV et XV de la Préparation évangélique qui sont concernés, pour lesquels on dispose du texte édité par Karl Mras (Eusebius Caesariensis : Werke. Die Praeparatio Evangelica, Coll. « Die Griechischen Christlichen Schriftsteller der ersten Jahrhunderte », 43.1-2, Berlin : 1954 pour les livres I-X, et 1956 pour les livres XI-XV), déjà reproduit par des Places, et suivi ici de façon critique par Fabienne Jourdan. Celle-ci propose (p. 13-19) une présentation des manuscrits d’Eusèbe, et explicite ses choix : elle privilégie le texte du ms. B (Parisinus graecus 465, troisième quart du XIIIe siècle) de la deuxième famille, et comme Karl Mras elle suit aussi le ms. I (Marcianus graecus 341 du XVe siècle) « du moins lorsqu’il est en accord avec B et que leurs leçons ni ne conduisent à un problème de sens, voire à une contradiction, ni ne relèvent d’une correction évidente » (p. 18). Elle présente aussi les éditions et traductions d’Eusèbe et de Numénius – ce qui constitue une intéressante page de l’histoire de l’érudition – et explicite (p. 36-37) les principes de sa propre édition. Chaque fragment est précédé de l’introduction d’Eusèbe lui-même. Les corrections et conjectures des éditeurs ne sont adoptées que lorsqu’elles sont vraiment indispensables. L’auteure fait un usage réfléchi de l’édition de Karl Mras et privilégie les deux meilleurs manuscrits (B et I), jusque dans des leçons difficiliores lorsqu’elles ne conduisent pas à un non-sens. Deux apparats accompagnent le texte des fragments. Le premier « donne la référence des textes cités, les sources principales auxquelles Numénius (ou Eusèbe) se réfère, les parallèles, les témoignages d’un même texte chez les lecteurs d’Eusèbe », et cet apparat permet le cas échéant de comparer des découpages différents des fragments selon les éditeurs. Le second apparat est l’apparat critique à proprement parler (un apparat positif), et Fabienne Jourdan explique ses choix lorsque ceux-ci sont différents de ceux de Karl Mras.
Le commentaire, que l’on peut dire exhaustif, des fragments, élucide non seulement les aspects philosophiques doctrinaux des fragments de Numénius – contribuant ainsi de façon décisive à notre compréhension de la tradition platonicienne à l’époque impériale –, mais restitue de façon impressionnante la réception de Numénius, notamment dans l’élaboration de la théologie chrétienne. Cet ouvrage d’une érudition impeccable est d’une qualité exceptionnelle par sa méthode philologique, sa pertinence philosophique et sa contribution à l’histoire des textes et des doctrines. Il mérite sans le moindre doute de se voir attribuer un prix de notre Académie.